Les débuts de la résistance des peuples camerounais à l’occupation coloniale - Déclaration solennelle du Prince Kum’a Ndumbe III

La résistance anticoloniale au Cameroun n’a pas commencé avec Rudolf Duala Manga Bell en 1914, comme il est souvent dit et écrit, mais avec Kum’a Mbape (Lock Priso) en août 1884. Lock Priso a donc mené la résistance du début de l’occupant colonial jusqu’au départ des Allemands du territoire camerounais. Le télégramme de protestation des rois duala contre l’expropriation adressé au chancelier allemand Bethmann Holweg par les rois duala le 24 novembre 1913 porte les signatures « Bell, Akwa, Deido, Kum’a Mbape ». En 2014, cela fera 130 ans que Lock Priso aura réclamé le maintien de l’indépendance de son territoire comme base pour la paix et le développement.

Déclaration solennelle du Prince Kum’a Ndumbe III sur les débuts de la résistance des peuples camerounais à l’occupation coloniale - 28 août 1884 – 28 août 2013

Au mausolée de Lock Priso (Kum’a Mbape)
Hickory Town/Bonabéri, 28 août 2013


Hickory Town, August 28th, 1884
PULL THAT FLAG DOWN… NO MAN BUY WE…. GERMAN TROUBLE US PLENTY AND WANT TO GIVE US PLENTY DASH WE TELL THEM NO... LEAVE US FREE AND NOT MAKE US PLENTY TROUBLE.
LOCK PRISO BELL

Hickory Town (Bonabéri), 28 août 1884,
Je vous prie de descendre ce drapeau… Personne ne nous a achetés… Les Allemands nous causent beaucoup de tort et voudraient nous corrompre par beaucoup d’argent, nous leur avons dit non… Je vous prie de nous laisser notre liberté et de ne pas apporter du désordre chez nous.
LOCK PRISO BELL (Kum’a Mbap’a Bele)»

Il a fallu jusqu’en 1960, soit 76 ans, pour que les drapeaux des colonisateurs allemand, français et anglais puissent être définitivement descendus du mât au Cameroun et que notre pays recouvre sa souveraineté, ne serait-ce que de manière relative. La première personne qui l’a réclamé avec sa cour royale, en termes sans équivoque et par écrit, avec transmission effective à l’occupant agresseur allemand s’appelle Lock Priso Bell, ou Kum’a Mbap’a Bele ba Dooh, le roi des Bele Bele à Bonabéri. Ce fut le 28 août 1884, une date que le Cameroun se devrait de retenir et de célébrer pour l’honneur de sa souveraineté.

Lock Priso refuse l’argent qui lui est offert pour signer le transfert de souveraineté au colonisateur, il écrit clairement qu’il est un roi qui ne se vend pas. Kum’a Mbape réclame sa souveraineté, gage de l’ordre sur son territoire. Il accepte de se mettre en porte à faux avec ses pairs à Cameroons Town, les autres rois duala, il accepte la confrontation militaire avec l’armée allemande pour garder sa liberté. Il restera fidèle à cette ligne jusqu’en 1916, après la pendaison de Rudolf Douala Manga Bell, son neveu, quand les Allemands seront chassés du Cameroun. C’est en cette année 1916, année de la défaite définitive des Allemands sur le sol camerounais qu’il se reposera pour la paix éternelle et traversera pour l’au-delà.

Lock Priso tenait à ce que les négociations qui duraient depuis quarante ans avec la reine d’Angleterre pour garantir une modernisation du Cameroun en cas de concession de transfert de souveraineté purent être menées à bout. Pour lui, les Allemands qui venaient juste d’exprimer leur volonté sur ce transfert de souveraineté ne pouvaient pas avec sincérité remplir les conditions préalables difficiles exigées par les rois camerounais.

Mais les rois Bell (Ndumb’a Loba), Akwa (Dika Mpondo), Deido (Jim Ekwala) de « Cameroons Town » avaient déjà signé les 11 pour Deido et le 12 juillet 1884 pour Bell et Akwa un traité de transfert de souveraineté à l’Allemagne, avec certaines restrictions. Ils avaient eu pour contrepartie pour le roi Bell et Akwa chacun 1120 Kru camerounais (22.400 Mark du Reich Allemand) et pour le roi Deido 400 Kru camerounais (8.000 Mark du Reich Allemand). Le 14 juillet 1884, un drapeau étranger, européen, allemand, flottera sur les berges du Wouri, pour le compte du Cameroun, pour la première fois de l’histoire. Le 14 juillet est le jour où les peuples du « Cameroons » ont perdu leur souveraineté. En France, c’est le jour de la libération de la Bastille. Lock Priso ayant refusé de signer le traité dupe du 12 juillet 1884, aucun drapeau étranger ne flottera sur Hickory Town, Bonabéri, capitale de son royaume. Le 28 août, les Allemands vont essayer le forcing en installant un mât avec leur drapeau chez les Bele Bele. La réponse fut immédiate.

Les Allemands eux-mêmes reconnaissent que les rois qui avaient signé pour eux représentaient une minorité et n’avaient pas le peuple derrière eux. Le Chef d’escadre allemand Knorr rapportera à l’Etat-Major à Berlin en Allemagne le 25 décembre 1884 que « l’autorité et le droit de possession  du drapeau allemand ici au Cameroun… d’après les faits survenus et décrits… ne semblent avoir que la sympathie d’une minorité ». La population était contre ce transfert de souveraineté, et les rois qui ont signé en étaient pleinement conscients :
« Je suis resté jusqu’à 3 heures du matin chez King Bell, mais je regrette ne pas avoir atteint mon but, car King Bell avait une telle peur du refus et des menaces des siens et des Aqua qu’il déclara ne rien pouvoir faire sans le consentement de ses sujets », écrira Eduard Schmidt, représentant de la firme Woermann, signataire du contrat. Dans un autre rapport, le même Schmidt écrira encore:

« Après notre entretien d’hier soir avec King Aqua, King Bell et Green Joss sur ces points (du Traité), les nègres d’Aqua et une foule de jeunes se dirigèrent vers la plage en criant et en vociférant les pires des menaces à l’endroit de King Bell et King Aqua, les accusant de vendre le territoire aux Allemands et de vouloir faire de la population des esclaves. Même ma plume hésite à écrire le genre d’insultes que nous étions obligés d’entendre… Malheureusement, ces processions d’insultes ne font que se répéter. »

Le représentant du gouvernement allemand Max Buchner retire secrètement le drapeau allemand de Hickory Town la nuit, mais le prétexte est lancé que le drapeau allemand aurait été souillé. Il demande le feu vert du Chancelier Bismarck à Berlin pour déclencher la guerre au Cameroun :

« Dans tous les cas, le meurtre de l’Allemand Pantänius, l’arrachage et la profanation du drapeau allemand, la ruée de bandes armées dans les factoreries allemandes, le pillage et l’incendie de King Bell Town restent des moments graves dont il faut tenir compte au plus haut point. Jusqu'au retour de l’expédition, je dois me garder de faire un rapport circonstancié à votre Excellence sur la situation locale. ».

En décembre, la guerre éclate.

« J’ai donné l’ordre de brûler Hickory parce que Dr. Buchner m’a appris que la tribu Hickory et surtout le chef Lock Priso était l’ennemi le plus puissant et le plus dynamique de la cause allemande au Cameroun et qu’il avait déjà amené les chefs Joss à se rebeller contre le traité de protection » écrira le chef d’escadre Knorr. Mais il sait que Lock Priso est armé, et selon son appréciation.

« Autant que j’ai pu l’apprendre, la tribu Hickory compte environ 500 guerriers, la tribu Joss à peu près 400, tandis que le chef King Bell doit disposer d’environ 600 à 700 guerriers. Les deux parties sont bien armées, on voit beaucoup de fusils se chargeant par la culasse et les fusils Seider, les Camerounais autochtones ne considèrent les fusils avec pierre à feu que comme articles de troc pour l’intérieur. »

Malgré leurs bateaux de guerre avec de lourds canons, les Allemands ne disposent sur place que de 300 soldats de la marine, il faut donc utiliser les Camerounais contre les Camerounais, King Bell, Akwa et Deido du côté des Allemands contre Lock Priso. « Qu’ils se trahissent et qu’ils s’entretuent! » Voici le rapport du chef de guerre allemand :

« Ensuite, je donnai au capitaine de corvette Bendemann l’ordre d’ouvrir le feu des canons sur Hickory Town aussi bien pour la raison militaire déjà avancée que pour l’impression particulièrement morale que le feu des lourds canons et le crépitement des obus tirés avaient bien rempli leur mission. Le rapport du capitaine de vaisseau Karcher contient des indications plus précises sur l’activité de la division de détachement en ce jour. Après deux heures à bord, j’ai libéré King Akwa. La peur et l’effroi l’avaient accablé totalement. Il jugea bon de donner immédiatement suite à ma revendication, à savoir qu’il s’y mette de toutes ses forces avec King Dido pour capturer les chefs Hickory. »

Du côté de King Bell, Knorr rapporte comment il arme Ndumb’a Lobe contre son oncle Kum’a Mbape:

« La situation générale n’avait pas changé jusqu’au lendemain matin, le 23 du mois, on n’avait pas encore livré les deux chefs Hickory, seul le chef King Bell était venu avec la nouvelle qu’Elami Joss  et tout son clan se trouvaient à Bassa, une ville assez éloignée dans la forêt, sollicita notre aide pour sa poursuite. Je m’opposai à la participation à une expédition en forêt, lui demandai par contre d’entreprendre pour une fois quelque chose tout seul puisque jusque-là ses gens n’avaient fait que piller et incendier. Après j’ai accordé aux deux factoreries allemandes la permission de lui donner un complément de minutions unique pour cette expédition »

King Bell étant isolé chez lui, comme le Chef Elame Joss qui régnait sur le plateau Joss s’était allié à Kum’a Mbape, il fallait anéantir cet allié de Lock Priso. Knorr révèle:

« Comme il ressort du rapport du capitaine de vaisseau Karcher, la préservation de Joss Town n’a pas été possible pour des raisons militaires et je me dois d’approuver entièrement la décision de brûler la ville après la résistance farouche des gens de Joss qui trouvaient, en leurs maisons, une excellente couverture autant pour la défense que pour la retraite dans la forêt… »

Les Allemands et leurs alliés camerounais viendront à bout de la résistance armée de Kum’a Mbape, un traité de paix sera signé le 13 janvier 1885, et Lock Priso sera obligé de reconnaître par la force des armes le transfert de souveraineté au colonisateur. Mais il ne désarmera pas. Dans sa fonction de « Mokise manea », roi qui intronise les rois chez les Duala, il intronisera Manga Ndumbe, fils de Ndumb’a Lobe et Rudolf Duala Manga successivement. La grande entente entre Manga Ndumbe et Rudolf Duala Manga avec leur oncle de Bonabéri Kum’a Mbape est parfaitement documentée dans les travaux de Karin Oyono, « Hickory Town », Il est remarquable que Lock Priso, qui a régné de 1846 à 1916 à Hickory Town a vécu à côté de trois rois du côté de Bonanjo, donc de sa famille Bell, Ndumb’a Lobe, Manga Ndumbe et Duala Manga assassiné en 1914. Faut-il rappeler que les régnants Bell du côté de Bonanjo sont les descendants de Bebe a Bele, un digne fils de Bele ba Doo, roi de Bonabéri (Bona Bele, les gens de Bele), parti régner de l’autre côté sur le trône de Dooh la Makongo ?

Lock Priso a donc mené la résistance du début de l’occupant colonial jusqu’au départ des Allemands du territoire camerounais. Le télégramme de protestation des rois duala contre l’expropriation adressé au chancelier allemand Bethmann Holweg par les rois duala le 24 novembre 1913 porte les signatures « Bell, Akwa, Deido, Kum’a Mbape ». En 2014, cela fera 130 ans que Lock Priso aura réclamé le maintien de l’indépendance de son territoire comme base pour la paix et le développement.

Kum’a Mbape fut un pionnier. Mais après lui, d’autres souverains camerounais ne se soumettront à l’autorité coloniale allemande qu’après une défaite militaire. Ce fut le cas du résistant Sultan Mohamma qui fut destitué et remplacé par le Yerima Chiroma à Tibati le 11 septembre 1899. D’autres aussi n’ont signé qu’après la défaite militaire, comme le Lamido Abo de Yoko le 25 avril 1901, le Lamido Maii de Ngaoundéré le 20 septembre 1901, le Lamido Bouba de Leinde Garoua le 25 novembre 1901, et bien d’autres.

Le Cameroun doit rendre hommage à ces premiers résistants et à leur pionnier, Lock Priso, Kum’a Mbape, roi des Bele Bele. Nous, ses descendants, suivons son exemple d’honneur et de dignité pour la patrie camerounaise et pour l’Afrique toute entière.

Que le 28 août soit retenu par le Cameroun comme le jour où la résistance contre le système colonial et la volonté d’indépendance ont commencé à écrire leurs lettres d’or sur notre sol !

Lock Priso, Kum’a Mbape, visionnaire et patriote, nous saluons ta bravoure.

Moi, Kum’a Ndumbe III, fils de ton fils Ndumbe Kum III, assis sur ton trône,

J’ai dit !
Le Prince Bele Bele
Prince Kum’a Ndumbe III

(voir documents dans : Kum’a Ndumbe III, L’Afrique s’annonce au rendez-vous, la tête haute ! Editions AfricAvenir/Exchange & Dialogue, Douala/Berlin/Vienne, 2012) www.exchange-dialogue.com; www.africavenir.org, commande à passer à order(at)exchange-dialogue.com

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