
Dr. Youma Fall: La porte étroite?
Dr. Youma Fall travaille pour la Biennale d'Art Contemporain DAK'ART à Dakar, Sénégal ainsi que comme curatrice d'art, par exemple de l'exposition au Sénégal "A Look Back into Senegalese Contemporary Art from 1960 to 1998" ou "A different Vision: "Beneen Bët", Senegalese Contemporary Art" aux Canaries.
« La Porte Etroite ? »
Les œuvres présentées dans cette exposition abordent sous différentes perspectives la problématique de la liberté de création en Afrique et les conditions de circulation de l’artiste africain et de son art.
Par delà les thèmes abordés, le sens et l’intérêt de cette exposition résident, dans sa contribution à témoigner du dynamisme croissant de la création contemporaine africaine. A travers “Vie-sa”, ”UE”, “NEWS NOW”, “Gariibu” et “Europe Your Hope » ; « La Porte Etroite ? » explore, sans complexe et avec une grande maîtrise de l’outil, le monde de la vidéo dans toute sa diversité. Vidéo-collage, animation vidéo… toutes les possibilités qu’offrent les outils numériques sont ici exploitées.
Chez Achilleka, Saïdou Dicko, Mara, Nu-Barreto et Soly la passion est antérieure à toute autre considération. Avec ses auteurs, l’œuvre d’art voit le jour par un processus créatif indépendant qui intègre la complexité inhérente à tout langage plastique, puisqu’elle suit un cheminement relativement autonome de sa réception critique. Ici la création n’est pas prédéterminée, façonnée de manière à satisfaire certains critères.
Artistes engagés et non dénués de sens civique et critique l’essentielle de leur travail est une réflexion axée sur les conditions de vie et d’existence de l’homme au sein de la société. Avec leurs vidéos ils interrogent le monde. L’histoire qu’ils racontent dans le cadre de « La Porte Etroite ? » prend en compte l’épineuse question de l’émigration, la puissance des industries de la communication, la mauvaise gouvernance en Afrique…
Faire de l’art en Afrique : un acte de militantisme ?
Ils sont jeunes, ils appartiennent au même territoire culturel. Ils partagent la même histoire et la même identité : une africanité. Ils appartiennent certes à des territoires de création différents mais ils contribuent à la fabrication d’une histoire et d’une identité collective dont leurs œuvres constituent le support de communication. Ils voyagent tous avec un passeport africain, trois sur cinq vivent en Europe et cinq sur cinq traitent des questions liées à l’Afrique à travers une esthétique contemporaine et un support de création moderne.
Leur travail est une poésie de l’existence. Leurs œuvres traduisent les émotions et sensation de l’être humain. La réalité du quotidien des africains est leur première source d’inspiration. Avec «La Porte Etroite ? », l’art devient, tout simplement un acte de militantisme dans le sens le plus propre et le plus noble du terme.
« La porte étroite » c’est également un temps de pose afin de répondre aux interrogations des amateurs d’art et à l’exigence du professionnel auxquels il manquait jusqu’à présent une occasion de mesurer et d’apprécier la richesse de la création contemporaine africaine ainsi que la maîtrise par les créateurs africains des outils de l’art multimédia. En effet, aujourd’hui encore, la création artistique contemporaine africaine n’est que partiellement connue et n’a qu’une présence peu significative dans le paysage artistique international. La globalisation artistique et l’ouverture de la création artistique contemporaine aux différentes cultures du monde restent une illusion. Et les pouvoirs politiques africains ne semblent pas comprendre les enjeux liés au développement des arts et de la culture du continent.
Il suffit d’analyser le contexte de production de la Biennale de Dakar, pour s’en convaincre et s’interroger sur l’idée que le politique en Afrique se fait de la culture ? A-t-il compris, par delà les effets en termes d’image de marque pour le pays organisateur, toutes les autres retombées qui, d’une manière ou d’une autre, sont imputables à la politique mise en œuvre. Aujourd’hui en Afrique, à l’heure où les idéologies s’estompent et où les pouvoirs publics sont remis en cause, un projet culturel comme la Biennale de Dakar ne peut-elle pas, par ces effets directs et indirects, avoir des impacts réels sur l’amélioration de la qualité de vie, la création d’emplois et contribuer au développement personnel de la population. Cela pourrait avoir des conséquences directes sur la stabilité politique des Etats .
Les textes officiels ne manquent, cependant pas pour donner un fondement à une volonté politique. Nous pouvons noter la Charte pour la renaissance culturelle africaine de l’Union africaine (UA) de décembre 2006 et le Plan d’Action de l’UA pour le développement des industries culturelles en Afrique de janvier 2006. Il y a également le Plan d’Action de Dakar pour la promotion des cultures et des industries culturelles ACP (juin 2003) et le Programme d’Actions communes pour la production, la circulation et la conservation de l’image au sein des Etats membres de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), en 2004.
La Biennale de Dakar avait également servi de cadre aux ministres de la culture de l’espace CEDEAO, pour réfléchir sur les politiques culturelles en Afrique (mai 2002) et Dak’art 2010 sera un prétexte pour aborder la problématique des frontières.
Par ailleurs, la biennale de Dakar se veut un espace d’actualisation et de renouvellement des pensées. Elle intègre dans sa programmation, des moments de réflexions, pour tenter, d’apporter une contribution pour une Afrique émergente. Cependant, les gouvernants ne prennent guère part à ces forums. Par conséquent, toutes ces réflexions sur le développement artistique, culturel, social et économique du continent ne sont pas prises en compte dans le cadre de l’élaboration des politiques et programmes de développement. Dans ces conditions, renforcer le débat entre acteurs culturels, acteurs économiques et politiques ne constitue-t-il pas un enjeu pour une appropriation effective de Dak’art par l’Etat.
Débat qui, aujourd’hui, trouve son fondement dans l’œuvre des artistes eux-mêmes. Une création qui interroge aussi bien le politique africain que la coopération internationale dans sa globalité.
Les œuvres présentées dans le cadre de « La Porte Etroite ? » constituent une parfaite illustration de cet engagement des artistes africains pour Afrique émergente. La colère de l’UE (Soly), l’univers chaotique et le désespoir des demandeurs de visas (Achille), l’espoir qu’offre l’occident et qui entraine le voyage par des pirogues de fortune, de Dakar aux côtes canariennes (Mara), le désespoir et la pauvreté, le manque d’initiative politique allant dans le sens de l’amélioration des conditions de vie et d’existence des populations et le laisser pour compte (Dicko), la déformation de l’information par les médias (Nu-barreto).
La vidéo "Votre Europe Espoir" « Europe Your Hope » est particulièrement portée sur les migrations africaines vers l'Europe. Par une esthétique à trois dimensions, un vocabulaire emprunté à la récupération et à l’accumulation, Mara témoigne du calvaire des candidats à l’émigration pris dans la désillusion qui les éloigne de leur espoir de début. Cet espoir suscité et entretenu par les médias qui offrent aux yeux du monde, d’une part une Afrique, pauvre, une Afrique du paludisme, des guerres civiles et du SIDA et d’autre part un Occident riche et prospère. Phénomène nouveau en Afrique et qui à pris de l’ampleur ces cinq dernière années, l’émigration clandestine par des pirogues de tous les âges, depuis les côtes africaines de l’ouest, témoigne du désespoir des jeunes africains. Face à une mauvaise gouvernance et une nouvelle forme de démocratie caractérisée par l’avènement d’un fléau monarchique où les « progénitures » remplacent le père à la magistrature suprême en cas de succession. Phénomène abordé par Nu-Barreto dans la première partie de la vidéo. Dans la dernière scène de « News Now », Nu-Barreto aborde la problématique du droit à consommer et interpréter les informations en toute liberté.
S’inscrivant dans la même dynamique que Mara, Achille interroge la coopération internationale. « Vie-sa » explore l'univers chaotique des demandeurs de visa. Elle présente des mains qui se meuvent sur une table comme pour caricaturer le flux d’échanges, de tolérance et de liberté entre les hommes. Elle questionne principalement les notions de frontière, ou de barrières physiques ou idéologiques qui s`hérissent de plus en plus dans le monde.
S’inspirant de l’actualité, Soly Cissé aborde de façon très imagée, avec des slogans très engagés, l’actualité liée à l’émigration choisie qui est traitée avec pertinence et de façon ironique afin de rendre cette vidéo accessible à un public amateur tout comme professionnel.
« Gariibu» explore le monde des talibés ou petits mendiants, souvent à la merci du marabout avec la complicité des autorités politiques comme pour dire que la problématique du développement du continent n’est pas seulement liée à la coopération internationale. Saïdou Dicko invite à une prise en charge de l’Afrique par les africains eux-mêmes.
Scandales politiques, tension sociale, mal gouvernance composent l’essentiel des sujets développés dans « La Porte Etroite ? » ; ce qui fait de cette exposition un miroir des dérives.
Ainsi va le monde moderne, un train à grande vitesse qui roule sur les autoroutes de l’information et dont l’Afrique semble s’exclure de plein gré. Toutefois l’espoir est encore permis semble dire Nu-Barreto qui voit en l’avenir, un Tombouctou, la capitale du désert, très verdoyant. Cela ne passerait-il pas par une bonne politique interne et une meilleure connaissance de l’état de la création contemporaine africaine pour un développement culturel réel?
Territoire, identité et reconnaissance
L’état de la connaissance de l’art contemporain de l’Afrique n’est, en effet, que parcellaire. L’information sur cette création est caractérisée par une rareté notoire. A travers les médias et la presse spécialisée comme au niveau des cercles de reconnaissance, l’intérêt pour les arts d’Afrique n’est que faiblement perceptible.
Une observation de l’état de la publication d’écrits sur la création africaine révèle une carence qui affecte la promotion de l’art contemporain du continent. Cet aspect de la médiation culturelle constitue un maillon faible de la chaîne de diffusion de l’art du continent. Les professionnels africains des mondes de l’art s’emploient cependant à démasquer les fausses identités réductrices des artistes et à fournir chaque fois davantage de données sur les changements historiques qui ont lieu sur le continent. Malheureusement, la carence d’une politique éditoriale fait que ces critiques sont parfois plus connues et appréciées en dehors du continent qu’en Afrique même. L’analyse du contexte africain, renseigne qu’il est rare de trouver des monographies qui analysent l’esthétique de cette production récente. Ce « déficit de critique et de médiation est un frein au développement culturel africain. Un objet d’art est un objet culturel. Et la mise en culture de l’art ne peut avoir lieu que lorsqu’un regard s’empare de l’objet pour en élaborer un sens ».
Déjà en 1973, La Société africaine de culture sensibilisait les artistes et intellectuels africains sur l’importance de la critique dans la promotion des arts du continent. La critique fut, en cette occasion, définie comme « une activité de réflexion dont l’objet est la création artistique, une science dont l’objet est d’expliquer le produit culturel créé et sa diffusion ».
Dans cette perspective, le rôle du critique peut être assimilé à celui du médiateur. Il permet de déployer la dimension d’un artiste, d’une œuvre et de l’installer dans le paysage culturel global. Il permet aussi de produire une connaissance à partir d’un objet culturel : c’est toute l’histoire de l’œuvre d’art que le critique et/ou le médiateur a en charge de documenter et de transmettre en même temps que l’objet traverse l’espace et le temps. Par manque de formation et d’un environnement adéquat, cet outil indispensable dans la dynamique d’émergence de l’art du continent est inexistant.
Du côté des médias africains, le désert est également manifeste. En Afrique le « critique » fait souvent le choix de se contenter d’un traitement simplement informationnel et non analytique de l’activité artistique et culturelle, faute de moyen ou de formation appropriée. Or un critique culturel, dans le contexte du journalisme, est un professionnel de collecte, du traitement et de la diffusion de l’information.
Compte tenu de ces limites, l’information culturelle ne joue pas efficacement son rôle de diffusion, d’explication et de promotion de la création artistique africaine.
Par ailleurs même si on trouve aujourd’hui des journalistes culturels professionnels, ils n’ont pas les moyens de s’exprimer convenablement. C’est toujours aux dépens de la culture que les rédactions évitent de dépasser les limites du temps imparti ou de l’espace toujours limité.
L’autre contrainte majeure pour la critique culturelle dans les médias en Afrique se situe en dehors des arts, de la culture et des médias : c’est le contexte socio-économique africain où la lutte contre la pauvreté rend dérisoire la préoccupation pour la culture. En effet, bon nombre de journalistes se voient obligés de faire de la critique de complaisance.
Le traitement de l’information par la presse internationale spécialisée relative à la Biennale de Dakar et de l’art du continent africain amène à s’interroger. De manière générale, les revues occidentales d’art ne confient que rarement le traitement de l’art contemporain africain à des professionnels. Pour rendre compte de l’art contemporain africain, les revues spécialisées n’hésitent pas à envoyer un anthropologue plutôt qu’un critique ou un historien d’art. Dans la plupart du temps des auteurs chez qui la critique n'est d'ailleurs qu'une activité annexe et leur légitimité à écrire dans une revue d'art contemporain tient essentiellement au référent et à sa localisation géographique.
Les disciplines ayant des logiques de focalisation, des méthodes et des manières différentes, il est difficile de rendre compte d’un fait ou d’une œuvre d’art contemporain seulement par l’anthropologie.
Traiter ainsi de l’actualité artistique de l’Afrique d’aujourd’hui contribue davantage à l’enfermer dans des catégories figées qui ne tiennent pas compte de leur dynamisme. Or, pour se faire connaître et prétendre à une reconnaissance permettant d’intégrer et de se maintenir sur le marché international, l’artiste a besoin d’une présence dans les médias. Et comme l’affirme Raymonde Moulin: « C’est l’abondance de sa présence dans l’actualité qui fait sa notoriété » .
Concernant le traitement de l’information et son impact sur la réception de l’art de l’Afrique, Axel Gryspeerdt montre que c’est la façon de traiter les événements et de « les raconter à partir des témoignages, voire de les montrer par des images qui leur confère une place dans l’espace public. » En effet, les rapports journalistiques aux faits sont des éléments déterminants dès que l’on cherche à mieux cerner les « dispositions des producteurs et des récepteurs de l’information ». Les médias deviennent alors des baromètres de la réception d’une activité.
La médiation écrite reste ainsi le maillon le plus faible de l’histoire de l’art africain.
Si la faiblesse de la production informationnelle et critique sur l’œuvre des artistes africains n’est nullement la conséquence d’une quelconque faiblesse esthétique de la création africaine ou d’une insuffisance de production, et si les informations recueillies dans les revues d’art spécialisées montrent qu’on peut aisément dénombrer des centaines d’artistes d’envergure internationale en Afrique, on est tout de même conduit à s’interroger sur la faiblesse de leur présence dans la presse internationale.
La recherche des causes de cette faible présence dans les médias fait apparaître des obstacles qui existent en amont du travail des professionnels de l’information. En effet, rares sont les artistes qui disposent d’un catalogue de leurs œuvres ou d’une monographie. La plupart n’ont même pas eu l’opportunité de susciter l’intérêt d’un critique ou d’une revue spécialisée. Ils n’ont pas encore eu la chance de traverser « La Porte Etroite » qui permet l’accès au marché international de l’art.
Par conséquent, il apparaît clairement que le développement et la reconnaissance mondiale de la création africaine passeront impérativement par l’existence d’une critique africaine pertinente et capable d’accompagner l’émergence de la création africaine. En effet, pour exister dans l’espace public international, l’Afrique doit construire elle- même une image, un discours sur sa création pour accompagner celle- ci et non se fonder exclusivement sur le point de vue et les définitions données par « l’Autre ».
L’Afrique doit développer une pensée autonome et avoir des professionnels pour porter un discours nouveau sur l’Afrique. Loin de nous, l’idée de tomber, au 21 siècle, dans une quelconque affirmation identitaire noire mais il est légitime de vouloir construire soi-même son image et d’écrire sa propre histoire de l’art. Sans quoi c’est « l’Autre » qui le fera à sa façon et selon ses conditions.
Malgré l’embryon de la production occidentale sur l’art du continent noir, l’Afrique a du mal à trouver sa place sur la scène artistique internationale. Les incertitudes, les carences et les contraintes sont présentes d’un bout à l’autre de la chaîne de diffusion. Malgré tous les efforts entrepris par les professionnels africains, les artistes peinent à accéder au marché international de l’art. La création contemporaine, produite sur le continent, est faiblement représentée dans les grandes biennales et foires internationales d’art contemporain. Dans le domaine du cinéma, de la musique comme du théâtre ou de la danse, la situation n’est guère plus encourageante. Cela révèle le fossé qui existe entre l’effort de diffusion des opérateurs culturels africains et la présence réelle de ces artistes dans les circuits traditionnels du marché international de la culture.
Par conséquent, la question essentielle est d’identifier les barrières qui empêchent une présence objective de la création artistique africaine à l’échelle internationale ainsi que la légitimité et la crédibilité des événements culturels africains tels que la Biennale de Dakar.
Dans un premier temps il convient de noter qu’actuellement, on n’a qu’une connaissance très relative de la création contemporaine africaine, car le travail de recensement n’est pas encore fait, excepté quelques rares pays. L’état de la connaissance de la création artistique africaine est très parcellaire et cette méconnaissance est liée au regard que l’on porte sur l’art africain, un certain regard teinté d’exotisme qui nie l’existence d’un art africain contemporain, rattaché à une esthétique particulière.
En effet, l’art africain traditionnel a fasciné les artistes modernes, non pas parce qu’il était chargé de spiritualité ou censé « incarner » la mémoire des origines de l’humanité, mais parce qu’il était chargé à leur yeux « d’exotisme ». Aujourd’hui encore, cette perception de l’art d’Afrique transparaît dans la vision occidentale de l’art contemporain africain.
Par delà la volonté toute relative d’un dialogue des cultures, persiste une forme de condescendance qui consiste à enfermer l’art contemporain africain dans des stéréotypes figés. Et pourtant, « Il n’y a pas d’art nègre, mais une manifestation du génie humain qui, à la suite des circonstances, s’est exprimée et développée en Afrique » comme l’affirmait Jean Laude il y a quarante ans, en réponse à une conception dévalorisante de l’art de l’Afrique.
Certains professionnels ont bien souvent tendance à réduire ou à lier l’art du continent africain aux masques et sculptures uniquement. A l’heure de la mondialisation, l’art contemporain africain fait l’objet de représentations que l’on peut questionner. Sa reconnaissance et sa légitimation comme étant de l’art contemporain n’est pas encore effective et constitue un obstacle majeur à sa diffusion internationale. La création africaine subit la pression d’une forme de domination artistique exercée par les cercles de reconnaissance occidentaux. Les différences entre artistes ne sont perçues ni comme l’expression d’une originalité créatrice, encore moins celle de la diversité.
Les arts de la scène et le cinéma n’échappent pas à cette tendance. Le producteur ou le diffuseur occidental cherche toujours une dose d’exotisme dans les costumes et le décor.
Cette situation est-elle à mettre en relation avec une conception passéiste, voire condescendante des civilisations africaines ? Est-elle le fait d’une méconnaissance des travaux des artistes africains, ou s’agit-il simplement d’une volonté d’enfermer un art dans des stéréotypes et des clichés ?
Que cette vision soit celle du spectateur occidental non spécialiste pourrait se comprendre compte tenu de l’imaginaire colonial mais on ne peut que s’interroger lorsqu’elle est aussi véhiculée par des professionnels de l’art. Cette situation tendrait-elle à signifier que les professionnels eux-mêmes ne comprennent pas que le monde est en train de devenir un village global, et que toute civilisation évolue y compris celle de l’Afrique ?
S’il est difficile de répondre à ces questions, il est néanmoins établi que l’art contemporain d’Afrique est, aujourd’hui encore, évalué à partir de critères accordant plus d’importance au sens de l’objet qu’à sa valeur et à ses qualités esthétiques.
Avec l’accélération de la mondialisation et le développement des industries de la communication, le monde est réduit à un village global. Le local et le global tendent à se confondre. Cette réduction de l’espace et du temps « a imposé la co-présence, dans l’instant, de tous les acteurs de la planète dans une contemporanéité pratique assurée techniquement par les réseaux de communication. Cette simultanéité, […] modifie en profondeur les catégories, à l’aide desquelles nous pensons nos rapports aux autres et à leurs productions culturelles » affirme Jean Hubert Martin . En effet, l’Afrique ne peut plus être considérée comme la face sombre de la modernité.
Les événements culturels qui se développent dans le contexte africain, favorisent la création de dynamiques nouvelles allant dans le sens de la construction de mondes de l’art en Afrique et des académies informelles endogènes plus aptes à produire une critique africaine et en mesure d’accompagner les arts d’Afrique sur le chemin de la reconnaissance. Car, si l’on se réfère à Alioune Diop , « Naître avec une œuvre permet de mieux la connaître et de mieux l’appréhender ». Toute connaissance culturelle serait, selon l’auteur, « connaissance intime appréciable et constituerait un plus par rapport à une analyse de l’objet ». Bien que cette affirmation qui trouvait son fondement dans la philosophie de la négritude soit discutable, l’on peut se demander si les critiques occidentaux se donnent le temps de prendre contact avec l’œuvre africaine. En matière d’art, le relationnel prime sur le rationnel, et prendre contact avec une œuvre, revient à la toucher avec sa sensibilité, se l’approprier pour mettre les autres en contact avec elle.
En amont de la reconnaissance des arts, la légitimation de la Biennale de Dakar en elle-même pose problème. Sa notoriété limitée, qui tient en partie à sa structure, constitue un handicap à la constitution de mondes de l’art et au développement d’une pensée critique autonome en Afrique. Constitution de mondes de l’art qui est devenu donc un enjeu majeur. Cela suppose un événement structuré et professionnel. Et ce n’est pas parce qu’un événement n’émane pas du Centre qu’il ne puisse pas tendre vers une professionnalisation pour accroître son pouvoir de labellisation et avoir de réels impacts. Les professionnels occidentaux vont se préoccuper d’abord de promouvoir l’art occidental avant de penser à l’Afrique : ils vont certainement, et c’est légitime, d’abord délivrer à leurs compatriotes et ensuite à ceux qui acceptent leur pouvoir consécrateur des « permis de circulation internationale », tout en refusant d’avouer ce qu’Alain Quemin appelle la « structure inégale ».
Mara, Dicko et Nu-barreto créent dans un environnement qui n’est pas la leur, comme pour confirmer que l’artiste est un citoyen du monde et que la diversité est enrichissante. Aussi-invitent-ils au grand débat autour des notions de territoires et de frontières ; et au-delà, autour de l’identité d’une œuvre d’art contemporaine.
« La porte étroite ? », c’est pour nous une plate-forme de partage et d’échange qui a pour entre autres objectifs de participer à déconstruire les stéréotypes qui entourent l’Art contemporain de tout un continent ; d’apporter une contribution symbolique du moins artistique au débat sur les notions de territoire de création et par delà sur le développement durable du continent noir.
Aller à la rencontre des œuvres de « La Porte étroite ? », c’est immanquablement ouvrir les sésames d’un temple d’émotions qui nous invite à l’amour, la paix, l’échange, le partage; mais également à un voyage dans l’histoire : celle du Mur de Berlin.
Dr Youma Fall
Commissaire d’expositions&critique d’art
Conseiller en développement culturel.











