"La Marche oubliée" - Interview de Toumi Djaïdja et Rokhaya Diallo dans Berlin Poche

Mercredi dernier, Berlin Poche a rencontré Rokhaya Diallo et Toumi Djaidja au Hackesche Höfe Kino. Ils venaient présenter le film La Marche de Nabil Ben Yadir à de jeunes lycéens berlinois. Ce film de 2013 est une fiction relatant l’histoire d’une Marche pour l’égalité et contre le racisme, initiée en 1983 par Toumi Djaidja lui-même. Après le film, les lycéens étaient amenés à poser des questions. Djaidja confie: «Je les affectionne tout particulièrement. Cette jeunesse, c’est l’avenir. Vous pouvez leur raconter cette histoire et ils n’ont pas d’a priori».

Rokhaya Diallo et Toumi Djaidja, bien que très différents, mènent le même combat : celui de faire cesser l’intolérance et le racisme. Diallo, jeune figure médiatisée, est très présente sur les plateaux de tournage télévisés. Activiste, journaliste, productrice de dessins animés, féministe ou militante altermondialiste, elle est aussi très active sur les réseaux sociaux. Djaidja lui, a choisi une autre voie, loin de la vie publique. Il est éducateur de formation et comme son père l’a fait avant lui, il s’occupe de personnes âgées. Quand il parle, on l’écoute. Il a la voix douce d’un prédicateur. Dernièrement, il a fait paraître le livre La Marche pour l’Égalité (Éd. L’Aube, 2013), dans lequel il raconte son histoire. Trente ans plus tôt, il avait lancé le projet fou de traverser la France à pied, une réponse pacifiste à la brutalité policière dont il avait lui-même été victime. Ainsi est née la marche qui s’est rendue jusqu’à Paris, se terminant par un défilé réunissant plus de 100 000 personnes. «La mémoire se nourrit d’histoire et cette petite histoire de la Marche doit entrer dans la grande Histoire de France», souligne-t-il aux jeunes qui se trouvent face à lui dans la salle.

Diallo, 30 ans après la Marche, s’intéresse à ses lendemains. D’autant plus que c’est aussi le cinquantième anniversaire de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté où Martin Luther King y fit son discours historique. Elle décide de réaliser un documentaire, Les Marches de la Liberté (2013), sur l’héritage de ces deux marches : «Cela faisait un moment que je m’intéressais aux États-Unis. Quand Thione Niang (N.D.L.R Sénégalais immigré aux États-Unis, fondateur de Give 1 Project) m’a dit qu’il voulait venir en France avec un groupe d’Américains, je me suis dit « il faut que je filme ça ! » (…) C’était un moyen de parler de la France, mais par des voix un peu « candides ». (…) Ils sont étrangers, ils viennent simplement observer la France.»

Ce groupe de dix Américains prend tout d’abord part à des événements officiels, comme le 10 mai, lors de la Journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition. Il rencontre aussi la Ministre française de la Justice, Mme Taubira. Puis, il se déplace vers Clichy-sous-Bois et observe une autre facette de la Grande Nation. Diallo : «Malgré leur politesse, je trouve qu’ils disent les choses. Quand ils disent que Toumi a traversé la France, que personne ne le connaît aujourd’hui, il y a une émotion présente qui dit les choses. Je les ai trouvés très sincères. En France, on a une manière de s’exprimer qui est plus rugueuse, mais j’ai trouvé leur discours extrêmement fort. (…) C’était intéressant de leur montrer que la France était là où on ne l’attendait pas et que derrière, il y avait beaucoup de défis à relever.».  

S’ils se sentent seuls dans ce combat ? Toumi Djaidja, le sage, donne l’exemple de la Marche: «Il y a eu énormément d’exemples de partage. (…) On réalise que le message peut être porté par des gens totalement différents. C’est important. (…) On a envie de s’adresser à cette masse silencieuse. Ceux qui s’agitent énormément, qu’on met en avant, ils ne sont pas si nombreux que cela». Rokhaya Diallo, très présente sur les réseaux sociaux, se sent très soutenue. Pour son film, elle a même réussi à amasser 18 141€ en un mois, grâce au crowdfunding, afin de financer le tournage aux États-Unis. Un surplus de 3 000€ lui a permis de financer le montage. Elle avoue : «Il y a des moments particuliers, lorsque je suis sur un plateau de télévision et que je suis entourée d’hommes blancs grisonnants qui ne sont pas du tout d’accord avec moi, j’ai l’impression d’être seule. Même si je sais qu’en dehors de l’écran, il y a énormément de gens qui partagent mon point de vue. Dans mon combat, je me sens très soutenue.»

Aujourd’hui comme hier, il y a beaucoup de paroles et peu de gestes de la part du gouvernement qui, au lendemain de la Marche de 1983, s’était approprié le mouvement pour ensuite fonder SOS Racisme, dont aucun des marcheurs ne fera partie. Selon Rokhaya Diallo, les gens de SOS Racisme ont carrément utilisé le capital de sympathie de la Marche, reprenant un mouvement qui aurait pu être autonome, pour en faire quelque chose d’institutionnel (et qui coûte cher). À ce propos, l’activiste affirme : «Il y a plein de marcheurs qui ont été dégoûtés par ce qui s’est passé et que l’on n’a plus du tout vus sur la scène publique. SOS Racisme s’opposait plutôt au racisme du Front National au lieu d’interroger le racisme qui traversait l’ensemble de la société. Leur slogan était « Touche pas à mon pote». En fait, qui est-ce qui parle ? C’est pas le pote, c’est quelqu’un d’autre à sa place. C’était une posture un peu paternaliste». En 2006, en réponse à l’inefficacité de SOS Racisme, elle fonde l’association Les Indivisibles, un groupe de militants dont le but est de déconstruire, par exemple par l’humour et l’ironie, les préjugés racistes niant ou dévalorisant l’identité française des Français non-Blancs. Chaque année depuis 2009, les Y’a Bons Awards récompensent le meilleur du pire des déclarations racistes prononcées dans l’année.

Pourrait-il y avoir une autre marche ? Selon Diallo, il faudrait plutôt faire un flash mob. Selon Toumi Djaidja : «Les gens ne marchent plus, ils courent!».

Propos recueillis par Geneviève Schetagne.

http://berlinpoche.de/magazine/blog/la-marche-oubliee/

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