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Pambazuka: Une petite histoire du passeport : Notions européennes critiques sur la mobilité globale Aaron Scheid et Leonard Barlag

Credits: dpa/pictura alliance

Il serait faux de dire que l’introduction de la citoyenneté et du contrôle des déplacements a eu lieu simplement pour protéger le territoire vis-à-vis de l’étranger. L’un des principaux motifs était en fait le contrôle des citoyens et l’obtention d’un moyen de distinguer voyageurs, expatriés et déserteurs.

Au printemps 2015, l’écrivain sénégalaise Fatou Diome (“Le ventre de l’Atlantique”) faisait parler d’elle à l’occasion de l’émission de débat française «Ce soir ou jamais». A peine un mois plus tôt, plus d’un millier de personnes étaient mortes noyées en Méditerranée, leur bateau, parti de Tunisie, ayant coulé avant de leur permettre d’atteindre la côte italienne. Fatou Diome exprimait alors avec éclat sa colère contre la perspective et le discours de l’Europe sur les migrations. Selon elle, il existe un problème global sous-jacent lié au traitement privilégié accordé à une infime partie de la population mondiale du fait d’un simple document, le passeport : «Les européens voient arriver les Africain, ok. Ce mouvement de population, on le voit. Mais on ne voit pas le mouvement des européens allant vers les autres pays. Celui-là, c’est le mouvement des puissants, ceux qui ont l’argent. Ceux qui ont le bon passeport. Donc vous allez au Sénégal, vous allez au Mali, vous allez dans l’importe quel pays du monde, au Canada, aux Etats-Unis, partout où je vais [...] je croise des Français, des Allemands, des Hollandais. Je les rencontre partout sur cette planète parce qu’ils ont le bon passeport ! »  (Diome 2015)

Fatou Diome démasque ici non seulement la perception et l’usage très sélectifs que font les Européen-ne-s du mot «migration» mais elle pointe aussi une inégalité flagrante. Il existe une force structurelle que les ressortissants de pays privilégiés peuvent ignorer tandis que ceux des pays pauvres y sont confrontés quotidiennement : le pouvoir du passeport.

A l’évidence, cette inégalité n’a rien d’une donnée naturelle, mais elle a évolué au fil du temps et il est possible d’en suivre les étapes en remontant l’histoire de ce petit document.

L’histoire du passeport

L’histoire du passeport est une histoire de contrôle et de méfiance qui se mêle à celle de la construction des Etats-nations en Europe. Il convient d’attirer l’attention sur le fait que les raisons qui ont justifié la création d’un document destiné à contrôler les mouvements ont varié au court des deux siècles passés. Déjà, la Bible fait mention de documents signés du roi, donnant à l’un de ses représentants le droit de se déplacer en toute sûreté et sans barrières administratives au sein du royaume. Appelés «sauf –conduits», ils ont aussi été utilisés à l’époque médiévale et environ jusqu’au 19eme siècle lorsque émergent les Etat-nations.

Durant ce processus souvent douloureux, les Etats et le capital ont monopolisé et exproprié les moyens de production, l’usage de la violence ainsi que la définition de ce qu’est un mouvement légitime. Cependant, un monopole ne fonctionne que s’il est mis en application et contrôlé. Cette évidence déclencha alors l’instauration progressive d’un mécanisme de contrôle.

Parallèlement, l’introduction de la citoyenneté conduisit à la naturalisation de l’hostilité aux migrant-e-s (nativisme). C’est à ce moment de l’histoire que la citoyenneté devint une question de descendance et plus une question de lieu de résidence : quand il s’est agi de statut et de réclamation de droits, un facteur décisif fut de savoir si l’on était Allemand d’origine, Français ou d’une autre nationalité. Il serait faux de dire que l’introduction de la citoyenneté et du contrôle des déplacements a eu lieu simplement pour protéger le territoire vis-à-vis de l’étranger. L’un des principaux motifs était en fait le contrôle des citoyens et l’obtention d’un moyen de distinguer voyageurs, expatriés et déserteurs.

Malgré le développement rapide des documents d’identification, la fin du 19eme siècle fut marquée par un contrôle limité des déplacements au sein du continent eurasiatique. L’exigence de passeport et de visa fut complètement abolie en Saxe et en Suisse tandis qu’Angleterre, France, Belgique et les pays scandinaves assouplissaient les conditions d’obtention des visas. Libéraux/Libérales et socialistes européen-ne-s célébraient la circulation libre du capital, des biens et du travail ainsi que la possibilité de voyager de France en Russie sans visa, ainsi que le rapportent Ulrike Guérot et Robert Menasse dans « Le Monde Diplomatique » :  «Il est trompeur de percevoir la zone Schengen et son absence de frontières comme une singularité historique et quasiment comme un aboutissement révolutionnaire de l’histoire européenne récente. Au contraire : se souvenir que l’absence de frontières en Europe a été une absolue normalité pendant des siècles est important dans le débat sur ce que devrait être l’Europe aujourd’hui -  à savoir ce qu’elle a toujours été : un palimpseste[1] de frontières qui n’en sont pas, mais qui ont simplement défini des espaces culturels constituant depuis toujours l’espace européen à partir d’une diversité de cultures ». (Traduit de l’allemand) (Guérot et Menasse 2016)

La  période «libérale» dans la jeune histoire des Etats-nations devait bientôt être interrompue par deux guerres mondiales.  La peur des infiltrations extérieures et de l’immigration massive de personnes fuyant les conflits violents conduisirent à un contrôle étroit des frontières. Les conflits violents et leur lot de personnes fuyant la guerre et les destructions restèrent une donnée habituelle dans l’après-guerre. Les limites du système des Etats-nations devinrent alors évidentes au regard du nombre de personnes vivant sans posséder la nationalité d’aucun Etat. De plus, la pratique de l’annulation des passeports de ceux qui abandonnaient leur pays conduisit à l’introduction en Europe du « passeport Nansen »[2]. L’idée était de permettre aux gouvernements d’émettre un document d’identification sans pour autant accorder aux « immigrant-e-s » la nationalité – une tentative de combler les failles du système qui devait rester temporaire.

L’héritage colonial

Les Etats européens furent aussi des pouvoirs coloniaux dirigeant des territoires et des peuples de par le monde. Ils leur firent subirent des décennies d’exploitation violente et l’imposition de systèmes économiques et politiques venant remplacer ceux qui existaient auparavant, parfois depuis des siècles. Ces systèmes précoloniaux étaient aussi diversifiés et dynamiques que le monde lui-même. En  rendre compte suffirait à remplir des bibliothèques entières. Néanmoins, des exemples venus de l’Afrique de l’Ouest précoloniale montrent combien Etats et royaumes déployaient des logiques différentes concernant les mouvements de populations.

Ainsi, l’empire Ashanti des 18eme et 19eme siècles se montrait-il capable de contrôler un vaste territoire grâce à des infrastructures impressionnantes : les routes notamment – et non les frontières- représentaient un pilier essentiel du contrôle étatique.

D’autres royaumes, comme celui du Mali au 14eme siècle, reposaient davantage sur une structure d’Etat « centralisée ». Celle-ci s’organisait autour d’une capitale, dotée d’une périphérie aux limites diffuses, et d’un pouvoir d’Etat « conçu comme une série de cercles concentriques irradiant depuis le centre » (Herbst, 2000).

C’est le colonialisme européen qui introduisit sur ces territoires la logique rigide de l’Etat-nation, avec des frontières territoriales claires (et un certain « statut global », immanquablement lié à l’existence d’une nationalité). En plus des problèmes politiques, sociaux et humanitaires engendrés par le colonialisme, ce dernier apporta aussi une énorme limitation de la mobilité globale mais aussi interne au continent, en scindant des espaces politiques et culturels auparavant uniques. Le nationalisme et l’ordre économique post-colonial ont ensuite aggravé ce processus en rendant de plus en plus difficile les déplacements des citoyens africains, et tout particulièrement vers les états qui avaient envahi et restructuré de fond en comble leurs propres pays.

La situation au 21e siècle

D’un point de vue européen, il existe deux types de documents permettant de contrôler les déplacements et de les légitimer, ou pas : le passeport international et la carte d’identité. Ils sont tous deux des systèmes de gestion des personnes au sein des Etats et ainsi des moyens de construction et de soutien au système des Etats-nations. Nous nous concentrerons ici sur le passeport. Ce document est destiné à contrôler les sorties des territoires d’origine, l’entrée dans un pays étranger ainsi que le retour dans le pays natal.

Toute personne ayant passé une frontière connaît cette situation où l’on doit tendre son passeport à un responsable des douanes, souvent assis derrière une vitre épaisse, position d’où il contrôle en détail le voyageur et son passeport, en lui posant parfois des questions sur les raisons de son déplacement.

Avec un passeport allemand il est possible d’entrer, sans visa, dans 172 des 192 pays de la planète. A l’inverse, seuls les ressortissant-e-s de 81 pays sont autorisés à entrer sans visa en Allemagne. Un déséquilibre qui illustre le pouvoir du passeport.  Le développement d’une hiérarchie des passeports est un processus déjà très poussé mais qui n’existe que depuis quelques dizaines d’années. Il abandonne les citoyens de pays tels que la Somalie, l’Erythrée, le Soudan, le Sud-Soudan, l’Ethiopie, le Congo et le Liberia dans les profondeurs de cette hiérarchie. A leur encontre, le système de délivrance des visas se fait restrictif et souvent arbitraire.

La Coupe du monde de football de 2014 au Brésil en est une bonne illustration. Les Etats européens tenaient à assurer un accès libre au pays organisateur de la Coupe à leurs fans de football. Cela permit au Brésil de monnayer cette faveur contre un assouplissement des conditions d’obtention de visas pour ses ressortissant-e-s désirant voyager en Europe. Dans ce cas, l’évènement culturel a offert à l’Etat un pouvoir de négociation qui lui a permis d’accroître son pouvoir économique et politique. Des Etats qui à l’inverse, ne disposent pas de ces ressources matérielles et symboliques seront moins à même de procurer à leurs population un accès aux réseaux internationaux, aux échanges à l’éducation et aux emplois.

Perspectives

Des alternatives deviennent possibles, à partir du moment où nous commençons à déconstruire la perception du statuquo comme une chose « naturelle ». Un nombre croissant d’intellectuel-le-s, d’universitaires, d’artistes et de militant-e-s politiques soulignent l’aspect historique du développement des frontières, et nous alertent sur leur violence et leur arbitraire. Elles défendent les avantages sociaux et économiques qui pourraient provenir de la possible suppression des frontières. Un monde futur où nous pourrions affirmer que l’époque du passeport ne fût qu’un épisode qui aurait à peine duré plus d’un siècle. Un monde dans lequel les paroles de Fatou Diome seraient valables pour tout un chacun : « Nous sommes dans une société de la mondialisation, où un Indien gagne sa vie à Dakar, un Dakarois gagne sa vie à New York, un Gabonais gagne sa vie à Paris ! Et que ça vous plaise ou non, c’est irréversible. Alors trouvons une solution collective ou bien… déménagez d’Europe, parce que j’ai l’intention de rester. » (Diome 2005)

NOTES

1) Un palimpseste est un parchemin dont le texte a été effacé, qui a été réutilise et qui garde la trace de ses états précédents.  

2) Tn document d'identification et de voyage pour les réfugié-e-s russes (1922). Les gouvernements pourraient délivrer le document sans accorder la citoyenneté aux «immigré-e-s». Plus de 50 gouvernements ont convenu de ses termes. Plus tard, le passeport Nansen a été élargi à des Assyrien-ne-s et d'autres minorités chrétiennes.

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