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Pambazuka: « Les frontières créent des malentendus » Riadh Ben Ammar

La fermeture des frontières européennes contribue à accentuer l’attraction exercée par le Nord sur les habitant-e-s du Sud Global qui, à défaut d’alternatives, se mettent en route pour l’Europe avec d’autant plus d’espoirs. Le metteur en scène Riadh Ben Ammar, qui milite pour la liberté de circulation, a écrit une pièce de théâtre sur le sujet. Selon lui, si la législation leur permettait de voyager librement entre les pays du Sud et ceux du Nord, beaucoup ne resteraient pas en Europe.

Vous militez pour la liberté de circulation. Qu’évoquent pour vous les nombreuses personnes qui essaient à tout prix de venir en Europe ?

Riadh Ben Ammar : Je crois que ce n’est pas forcément pour le travail que beaucoup de jeunes décident d’émigrer. L’Europe vend le rêve de la démocratie et de la liberté, c’est excitant et attirant. A cela s’ajoutent tous les touristes qui visitent nos pays chaque année pour y passer leurs journées à la plage. On pense que c’est aussi comme ça qu’ils vivent en Europe… Cela rend envieux. Si les frontières étaient ouvertes, les jeunes qui iraient en Europe pourraient aussi en revenir.

Cela veut-il dire que la fermeture des frontières attire d’autant plus les gens ?

Je crois que cela contribue à ce que de plus en plus de jeunes viennent ici. Le pire est que la politique frontalière européenne est un piège : quand, après avoir risqué ta vie et dépensé 6 000 euros pour un visa, tu arrives enfin en Europe, tu ne peux plus dire « cela ne me plait pas, je repars ». C’est un effet psychologique.

Et de ce côté de la frontière ? Que pensez-vous de la fameuse « culture de l’accueil » en Allemagne ?

L’Allemagne est un pays riche, elle a les moyens d’aider. Je sais que beaucoup de personnes en Allemagne ont bon cœur. Mais j’ai un problème avec le système. Je ne crois pas que le gouvernement allemand agit par humanisme. L’Allemagne ayant besoin de main d’œuvre, quoi de mieux que des Syriens bien formés ? Derrière le « Wir schaffen das » (« On va y arriver ») d’Angela Merkel se cache une pensée bien capitaliste : Nous prenons ceux dont nous avons besoin, le reste atterrit en prison pour être déporté. Les frontières et le capitalisme sont très liés. Chaque personne qui essaie de passer la frontière est à mes yeux un révolutionnaire. C’est une sorte de révolte, un refus d’accepter ce fichu système.

Qu’est-ce que les frontières font avec nous, les êtres humains ?

Les frontières créent une atmosphère de criminalisation puisqu’elles poussent les hommes et les femmes à l’illégalité. Là où les frontières sont fermées, il ne peut y avoir de développement, mais seulement une radicalisation des jeunes qui ne croient plus à la vie. Cela nourrit la haine, la mort et le racisme. Cela vaut pour les deux côtés de la frontière. Ces dernières années, j’ai beaucoup voyagé dans les régions frontalières et j’ai pu constater à quel point l’atmosphère dans le sud de l’Italie ou en Grèce est catastrophique. Les frontières créent avant tout des malentendus.

Quels malentendus concrètement ?

REPONSE   : Il y a des malentendus des deux côtés. L’idée selon laquelle en Europe on vit pour gagner de l’argent, comme le font les immigré-e-s. Chez nous aussi il y a de fausses représentations. Quand un-e jeune veut migrer en Europe, beaucoup pensent « Il va vivre là-bas et nous rapporter des cadeaux ». C’est la raison pour laquelle ma pièce « Hurria » est aussi jouée en arabe. Pour expliquer à la société tunisienne pourquoi nous quittons le pays. Lorsqu’au début des années 2000 la frontière avec la Pologne devait tomber, beaucoup de gens ont eu peur que tou-te-s les Polonais-e-s migrent soudain vers l’Allemagne. Le Polonais était dans toutes les discussions : le voleur, le magouilleur, le criminel. Quand les frontières ont disparu, ce discours raciste lui aussi a disparu. C’est ça le malentendu : les gens ne sont pas des malfrats par nature. C’est la frontière qui fait qu’ils le deviennent.

Vous-même avez émigré il y a 16 ans de la Tunisie vers l’Allemagne. Quand avez-vous pensé à la politique pour la première fois ?

Au départ je voulais aller chez mon oncle en Norvège, mais mon visa n’était pas valable là-bas. Du coup je suis allé à Hambourg où j’ai dû faire une demande d’asile, avant d’atterrir dans un camp de réfugié-e-s au Mecklenburg-Vorpommern (Allemagne). En 2004, des militant-e-s sont venus nous voir et ont parlé avec nous. Mais ce qu’ils ont raconté ne m’a pas convaincu. A l’époque, je me sentais avant tout coupable de ma situation. Ce sont les manifestations contre le sommet du G8 en 2007 qui m’ont fait m’engager en politique. Grâce à une copine j’ai fait la rencontre de gens, dans une colocation à Rostock, qui préparaient les manifestations. J’ai lu beaucoup de choses chez eux et j’ai eu la possibilité de réfléchir sur les relations entre l’Afrique et l’Europe.

Depuis lors quel a été votre engagement politique ?

Quand j’avais enfin obtenu des papiers en 2008, je me suis senti libre et j’ai pu commencer à travailler. Mais les manifestations du G8 me sont restées en mémoire. Je savais que quelque chose n’allait pas et que nous devions agir. C’est pour cela que nous avons créé, en 2010, le réseau Afrique Europe Interact. Nous travaillons étroitement avec les militant-e-s africains. Notre première action, en 2011, a été l’organisation d’une caravane de voitures en direction du Forum social mondial de Dakar, pour militer pour la liberté de mouvement et pour un développement autonome.

Comment en êtes-vous venu à écrire une pièce de théâtre à partir de vos expériences ?

C’est la révolution en Tunisie qui m’a inspiré. J’y suis beaucoup allé avant et après et j’ai vécu de près les changements qui y ont eu lieu. J’ai pu constater le rôle joué par les frontières. Au réseau Afrique Europe Interact, j’ai surtout tenu des discours. Mais je voulais aussi trouver un moyen de faire passer des informations sur un niveau émotionnel. J’ai donc écrit la pièce « Hurria ! Révolution théâtrale pour la liberté de mouvement ». Les gens qui viennent aux représentations ne doivent pas seulement recevoir des chiffres et des faits mais aussi ressentir l’injustice à fleur de peau par les rires ou les larmes. Le théâtre est une forme de travail de sensibilisation. J’ai pu constater qu’il s’agit d’un instrument important pour montrer l’injustice. A chaque représentation est donnée la possibilité aux gens d’exprimer ce qu’ils pensent. J’ai toujours considéré très important d’écouter ce que les gens ont à dire. Avec cette pièce, j’aimerais raconter ce qui incite les jeunes gens à aller en Europe, et pourquoi la liberté de mouvement est si importante. Le théâtre est l’expression de mon militantisme politique.

Que pensez-vous changer chez les gens qui voient votre pièce en Allemagne ?

J’essaie d’expliquer les raisons pour lesquelles les jeunes Africain-e-s décident de prendre la route pour l’Europe, dans l’espoir que les morts en Méditerranée cessent enfin de se multiplier. Je viens de la côte méditerranéenne sur laquelle s’échouent les cadavres de nombreux jeunes et de tous leurs rêves. J’ai toujours le sentiment que le continent bouge – et il est très important que ces jeunes puissent voyager et découvrir le monde. L’Europe est pour nous les Africain-e-s un miroir de nos pays. Nous devons découvrir d’autres cultures pour apprendre à nous connaître. Les pays dont viennent ces gens se développeraient bien mieux s’ils avaient aussi la possibilité de voir leur pays de l’extérieur, afin d’en revenir plus confiants puisque leur pays a besoin d’eux.

Quel est votre objectif en tant que militant ?

Mon objectif est la paix en Méditerranée et le développement des pays méditerranéens. Autour de cette mer règne une guerre qui a coûté la vie à plus de 2 000 personnes. Ce sont autant d’hommes et de femmes avec des desseins, des rêves et une volonté de fer. Tous les pays devraient prendre leur responsabilité dans cette guerre. Je souhaite que nos sociétés entrent en contact et comprennent que les frontières nous font tou-te-s aller plus mal. L’Allemagne se sent toujours très éloignée de la Méditerranée, mais c’est faux !

Cet article a été publié originellement en français par AfricAvenir et Südlink le 7 mars 2016, dans le cadre d'un cahier spécial "Fuite et Migration". Ce dernier fait partie du projet  "Pourquoi nous sommes là, perspectives africaines sur la fuite et la migration" conduit par AfricAvenir pour 2015-2016. 

Ce interview a été diriger par Sofia Casarrubia à Berlin en janvier 2016.

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