Noirs, soyez fiers de votre peu

J’ai été à Frankfurt, à l’invitation de la communauté africaine et afro-allemande, pour présenter une communication sur l’Afrique des indépendances, enjeux démocratiques et perspectives économiques. Cette rencontre était d’une importance capitale. Le racisme naît de l’ignorance et l’ignorance de la méconnaissance. Si nous voulons combattre le racisme et les préjugés dans la tête des autres, nous devons commencer par leur dire qui nous sommes. A la demande de nombreux lecteurs, je veux partager avec vous l’essentiel de ce que j’ai dit à mes amis allemands.

Chers amis,
C’est un honneur pour moi, que d’être invité à ce festival des cultures africaines, pour présenter une communication sur l’Afrique. Je voudrais aussi féliciter les organisateurs d’avoir eu la brillante idée d’inviter à ce festival, le conservateur de la Maison des esclaves de Gorée, monsieur Eloi Coly. Cela nous a permis d’avoir la pleine mesure du chemin parcouru par les peuples africains et les nombreux obstacles qu’il nous a fallu surmonter pour accéder à la dignité humaine. Le fait que cette conférence se déroule en terre allemande revêt autant un caractère historique que symbolique.

C’est en effet ici en Allemagne, à Berlin précisément, que s’est déroulée la célèbre conférence du même nom, qui a consacré le morcellement de l’Afrique et la généralisation de la colonisation. La seconde raison tient à des considérations intellectuelles. C’est ici aussi, que le père de l’idéalisme allemand, Georg Frederick Wilhelm Hegel, qui a vécu dans ce pays de 1804 à 1872, a émis ce jugement malheureux selon lequel « l’Afrique est le continent de l’enfance qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, reste enveloppée dans la couleur noire de la nuit », repris il y a quelques années par un certain Nicolas Sarkozy.

Hegel, à dire vrai, se faisait l’écho des thèses défendues par des racistes comme Gobineau, qui avait déjà décrété que « l’Afrique n’a pas d’histoire, l’histoire commence quand l’homme se met à écrire ». Ces intellectuels émettaient ces jugements malgré la splendeur des pyramides d’Egypte et d’Ethiopie, les traces laissées par les pharaons noirs, les écritures en Ege’z, en Amharique, mais aussi les témoignages faits par les grands penseurs grecs comme Diodore, sur l’apport de l’Egypte à la civilisation grecque et surtout le fait que ces égyptiens étaient dans leur plus grande majorité des hommes de couleur. Ils ignoraient aussi les documents écrits laissés par des universitaires de Tombouctou dans des domaines aussi avancés que la médecine, l’astrologie.

Il fallait un cadre idéologique et une justification intellectuelle de l’esclavage et plus tard de la colonisation, par l’affirmation de l’infériorité des Noirs et surtout leur inaptitude au progrès. Il y a naturellement, une confusion entretenue entre évolution et progrès, alors qu’une société peut tout à fait évoluer dans un sens régressif ; entre progrès technologique et progrès moral, alors qu’à partir du 16ème siècle notamment, l’Europe a utilisé son avantage technologique, sa prétendue supériorité morale pour dominer partout les peuples et les asservir.

Ces mêmes progrès, loin d’avoir humanisé l’homme, ont conduit quatre siècles plus tard, aux deux guerres les plus meurtrières de l’histoire. Ici même en Europe, on l’oublie assez souvent, les peuples Gitans, Roms et Slaves ont été soumis pendant des siècles à l’esclavage. Le peuple slavic a gardé ce nom, qui signifie slaves, esclave. Il faut donc le dire, l’Afrique n’est pas le lieu de naissance de la division et de la haine, elle n’a pas le monopole de la barbarie. C’est aussi la preuve que les divisions que nous connaissons aujourd’hui entre les peuples et les Etats ne sont pas insurmontables. J’y reviendrai plus loin.

J’ai donné Berlin comme point de départ d’une nouvelle forme de domination culturelle et économique que l’on appelle colonisation. Cela ne veut pas dire que les africains se sont laissé faire. De part et d’autre du continent, les peuples ont organisé de grandes résistance, conduites par des figures historiques qui ont laissé leur nom à la postérité. Samory Touré, Chaka Zoulou, El Hadj Omar et Lat Dior conduisaient des armées composées de vaillants soldats qui avaient la conscience de défendre leur honneur et leur patrie. L’Ethiopie du Negus Hailé Selassie, symbole de la résistance des peuples d’Afrique, a défait les troupes italiennes à deux reprises pour dire non à la colonisation.

Dans le monde, dès le début de la colonisation, des intellectuels noirs se sont organisé au péril de leur vie, pour non seulement exprimer l’unité de destin du peuple noir, mais défendre leur droit à la dignité. Bien avant les Césaire, Senghor, Cheikh Anta Diop, Nkwamé Nrumah, Patrice Lumumba, des africains de la diaspora se sont farouchement battus pour l’indépendance des peuples d’Afrique. Puisque la colonisation prenait sa justification idéologique dans une prétendue supériorité intellectuelle de l’homme blanc, c’est sur ce terrain que les premiers intellectuels vont battre en brèche les thèses racistes.

La première conférence panafricaine s’est déroulée du 23 au 25 juillet 1900 à la Mairie de Westminster, à la convocation de Henry Sylverster Williams, avec la participation d’éminentes personnalités comme la noire américaine Annah Coper, qui deviendra la première femme noire docteure d’Etat à la Sorbonne, l’avocat Williams Dubois. Les rares journaux français qui ont rendu compte de cet évènement l’ont qualifié de « manifestation bizarre ». C’est pourquoi Dubois va lancer en 1901 un journal qu’il va appeler « Le panafricain » et qui se proposait d’être « la voix des millions d’africains et de leurs descendants ». Il y a eu après cet évènement mondial, une autre date importante, la Déclaration universelle des droits des peuples nègres du monde du 1er août 1914 à New York, une deuxième tenue en 1920 sous l’égide de Marcus Garvey.

C’est vous dire que pendant toutes ces années de domination, les Africains n’ont pas baissé les bras, loin s’en faut. L’Afrique s’est organisée sur le plan intellectuel et militaire pour dire non à l’envahisseur. Quand nos grands parents se sont engagés volontairement dans la première et la deuxième guerre mondiale, c’était avec la promesse qu’ils allaient devenir des hommes libres. Plus d’une centaine de milliers de nos parents et grands-parents sont morts pour une indépendance à laquelle ils étaient sûrs de ne jamais assister. Ils étaient souvent sans formation, sans préparation, endurant un froid qu’ils n’ont jamais connu, jetés au front pour servir de chair à canon. Aux Etats-Unis, les Noirs se sont battus avec la même détermination pour participer à la guerre de sécession, parce que l’enjeu était l’abolition de l’esclavage.

Il ne faut pas oublier que jusqu’au début du siècle dernier, quand un blanc était accusé d’un vol ou d’un meurtre en Amérique, il était jugé. Mais quand un noir était accusé des mêmes faits, il était lynché parce qu’il n’était pas un homme.. Les Noirs se sont battus, malgré les menaces, malgré les assassinats organisés par des associations racistes comme le Ku Klux Klan, pour leur libération. Il n’y a pas, dans l’histoire, un peuple qui se soit autant battu pour devenir libre.

Tous ces combats devaient donc mener l’Afrique vers les indépendances, comme aboutissement de ce qui a été appelé la décolonisation. Malgré les engagements pris sous l’égide de l’Onu, de nombreux peuples ont payé de leur sang le prix de l’indépendance. La Guinée Bissau a obtenu son indépendance après une lutte armée qui a duré près de 15 ans. Il est aussi injuste de penser que les Africains n’ont rien fait pour à la fois s’opposer à la balkanisation du continent et œuvrer à l’unité africaine. Toutes les initiatives prises par de grands africanistes comme Nkrumah, Lumumba et les tentatives de constitution d’ensembles sous-régionaux se sont heurtées à fois aux intérêts des anciens colons et à la nouvelle réalité née de la deuxième guerre, l’opposition entre l’Union soviétique et les Etats de l’Otan en général. Ces deux blocs ont œuvré pour la mise en place de régimes forts, souvent militaires, dirigés par des dictateurs sans aucune éducation. Le premier d’entre eux était le sergent-chef Eyadema, copié par des dictateurs comme Mobutu Sesse Seko, Bokassa ou Amin Dada.

Il faut donc dire, pour marquer une différence dans la façon d’approcher la question coloniale, que nous avons moins souffert de la colonisation que des rivalités entre les puissances du Nord sur le continent africain. La colonisation, sans vouloir la minimiser, n’a duré que 60 ans en moyenne, entre la disparition des derniers empires, autour de 1885-1890 et le début des indépendances, en 1958. Le discours sur la démocratie en Afrique, les droits des peuples n’est revenu au goût du jour qu’avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’empire soviétique. Les suppôts de l’occident étaient des dictateurs et ceux qui voulaient les remplacer, dans leur majorité, voulaient remplacer une dictature par une autre, celle du « prolétariat ».

La fin de l’apartheid et la libération de Mandela n’ont été possibles qu’avec l’effondrement de l’URSS. Mandela lui-même était inscrit jusqu’en 2007 sur la liste des terroristes et interdit de séjour aux Etats-Unis. Il faut donc reconnaître, pour être juste, que l’Afrique a plus souffert de facteurs exogènes, autant dans les causes des nombreux conflits qui ont affecté le continent que dans l’implantation tardive de la bonne gouvernance sur le continent. Foccart nous a fait plus de mal que Faidherbe.

Cette période a été le prétexte à de nouveaux préjugés. Après avoir été un peuple sans histoire, l’Afrique était devenue un continent inapte à la démocratie et incapable de développement économique, en raison de particularités sociologiques, ethnologiques et parfois même biologiques. Ces 50 dernières années, les Africains ont été accablés des plus grandes tares de l’humanité, avec des sentences du genre Et si l’Afrique refusait le développement. Il y a 15 ans encore, ces prophètes du malheur prédisaient une Afrique dominée par les guerres, la famine.

Ils annonçaient la disparition de pays comme l’Ouganda, à cause du Sida, la faillite de l’économie d’Afrique du Sud pour les mêmes raisons. Comment ne pas citer le fameux livre de Stephan Smith intitulé Negrologie, pourquoi l’Afrique meurt. Une œuvre épouvantable qui s’ouvre par la description d’un accident d’avion au Congo. La porte de l’Antonov qui s’ouvre, et l’air qui aspire la plusieurs dizaines de passagers. Le but était naturellement de prouver l’irresponsabilité des africains et leur manque de rigueur. L’auteur poursuit sa description par une série de scènes de pillages, de guerres tribales, de mains coupées au sabre, de viols collectifs. Vous sortez de cette lecture éprouvés, en pensant effectivement qu’il vaudrait mieux laisser l’Afrique mourir.

C’est une fausse prophétie. L’Afrique est debout, elle soigne ses blessures, elle marche. La vérité c’est que l’Afrique n’est en rien une exception culturelle ou sociologique. Une exception raciale, oui. Mais il n’y a pas plus de haine entre les Maliens et les Sénégalais, qu’il n’y en a entre les Flamands et les Wallons en Belgique, entre les Français et les Allemands. Les économistes les plus sérieux faisaient les mêmes prévisions pessimistes sur l’Asie, il y a 50 ans. On disait que le bouddhisme et le confucianisme qui avaient envahi les cerveaux des asiatiques, les rendaient inaptes au développement. De grands experts envoyés en Asie avaient décrété la mort clinique de ce grand continent, à l’exception du Japon. Aujourd’hui, la plupart des guerres, pas toutes, sont terminées. Celles qui persistaient encore étaient le fait de grands délinquants.

Je suis heureux de vous annoncer qu’en ce moment même, l’agent russe qui fournissait toute l’Afrique de l’Ouest en armements, Victor Bout, a été arrêté en Indonésie et devrait être extradé vers les Etats-Unis. Depuis 15 ans, l’Afrique connaît des taux de croissance de l’ordre de 5 à 6 %, supérieurs à la moyenne mondiale. Il y a eu une chute en 2009 du fait de la crise mondiale, mais le FMI prévoit une croissance de 4,5 en 2010 et 5,5 en 2011. La Banque africaine de développement est plus optimiste encore, elle prévoit une croissance de 5,5 en 2010 et 7% en 2011. Et même en 2009, sur les 20 pays qui ont connu la plus forte croissance économique dans le monde, 9 sont africains. Un pays comme l’Angola, qui sort de 30 ans de guerre-civile, a eu une croissance de 11%, du fait doublement des prix des matières premières et de la fin de la guerre dans ce pays.

Le Libéria, aujourd’hui dirigé par une femme, est à mon avis le plus grand symbole de cette renaissance africaine, proclamée par Kwamé Nrumah le 12 décembre 1962. On peut aussi évoquer l’essor économique fulgurant de l’Angola, théâtre d’une opposition sanglante entre la Cia et le Kgb. Les investissements extérieurs directs ont doublé, voir triplé dans certains cas. Cette année, le total de la capitalisation boursière des 25 premières sociétés africaines atteint 416 milliards de dollars. Ces données paraissent encore dérisoires, mais très encourageantes. Une société de conseil américaine, Boston Consulting Group, a désigné cette année 40 sociétés africaines comme étant parmi les plus performantes du monde. Selon les prévisions les plus sérieuses, l’Afrique pourrait fournir dans un avenir proche 25% des hydrocarbures dans le monde.

Ce flux de capitaux pose de nouveaux défis, liés aux conditions dans lesquelles les anciennes puissances socialistes, la Russie et la Chine, investissent en Afrique, puisqu’ils se montrent peu regardants quand aux exigences de bonne gouvernance et de droits de l’homme. Il y a aussi des défis liés au terrorisme, à la circulation internationale de la drogue qui méritent d’être prises en charge par les opinions africaines. Reste maintenant ce qu’ailleurs, on appelle l’hypothèque culturelle. On parle de la culture européenne comme culture dominante. Mais tout dépend de la perspective dans laquelle on se situe. Je ne veux pas parler ici de Culture au sens de Cultura, mais au sens de production des biens culturels, dans le monde moderne.

Les Africains ont produit des œuvres majestueuses dans les domaines de l’architecture, des Arts, depuis les périodes anciennes. Nous avons eu des artistes de génie capables de rivaliser avec les meilleurs de ce monde. Aujourd’hui, contrairement à une idée conçue, l’industrie culturelle de masse est dominée par les Noirs. Les peuples urbains du monde entier, surtout les jeunes, s’habillent comme les jeunes noirs d’Amérique, s’identifient à des artistes noirs, à des joueurs noirs, à des musiciens noirs. Les inventions musicales les plus prodigieuses, le reggae, la salsa, la soul et le jazz sont le fait de Noirs. Akon et Jay Z ont fait plus d’argent cette année que la plupart des grands entrepreneurs de ce monde. Ils gèrent de véritables industries culturelles qui pénètrent les foyers du monde entier et magnifient la grandeur de l’âme noire.

Cela veut dire quoi ? Cela veut dire qu’avec un cadre politique stabilisé, des instruments de gouvernance et de contrôle modernisés, nous autres africains, pouvons rapidement nous mettre aux mêmes standards de développement que l’Europe. Nous avons un grand avantage sur les autres peuples, c’est que nous avons tout à gagner et rien à perdre. Notre croissance démographique, perçue pendant longtemps comme le signe d’une tare congénitale, est maintenant notre plus grand atout, avec un marché potentiel d’un milliard d’individus, pendant que l’Europe vieillit. Vous savez, à chaque fois que les africains sont allés en compétition dans des conditions de chance égales, ils ont été performants. On disait qu’ils n’étaient bons que pour l’athlétisme. En réalité, c’était le seul domaine qui leur était ouvert. Ils sont devenus les meilleurs. On les a mis dans le football, ils sont devenus les meilleurs.

On les a mis dans le golf, ils sont devenus les meilleurs. Quand, aux Etats-Unis, l’establishment blanc a accordé les mêmes droits aux Noirs, ils n’ont pas attendu 50 ans pour donner à l’Amérique son premier président noir et sans doute un des hommes politiques les plus talentueux et les plus charismatiques de tous les temps. Aujourd’hui, des entrepreneurs, des ingénieurs, des hommes d’affaires apportent un démenti à l’assertion selon laquelle nous ne serions qu’émotion. Soyons donc fiers d’être noirs. Nous devons donc rompre le complexe assumé par Bernard Dadié selon qui le soleil se cache de honte, pour l’avoir brûlé de la tête aux pieds. Non, nous devons remercier la Providence de nous avoir doté de cette belle couche de mélanine qui nous fait bénéficier des bienfaits du soleil sans en souffrir. Quand vous sortiez de cette salle, marchez la tête haute et soyez fiers d’être ce que vous êtes : des hommes noirs.

PS : J’ai suivi comme tout le monde, le débat qui a suivi les aveux du président de la République concernant sa candidature en 2012. Il ne fait que confirmer une position que je défends depuis deux ans. Je promets de revenir, non pas sur le fait, mais sur la nécessité d’imaginer ce que sera le Sénégal sans Abdoulaye Wade. Parce que nous y sommes déjà.

Auteur : Souleymane Jules DIOP
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