EN · FR · DE
 

DUALA MANGA BELL: comment le drame est-il né? Lecture de l'ouvrage "Hickory Town" à la Fondation AfricAvenir, Douala,

A l’occasion du TET’ Ekombo et des Heroes Days du 7 au 9 août 2012, la Fondation AfricAvenir international est heureuse de présenter au public camerounais et international le nouvel ouvrage de Karin OyonoHickory Town, roman historique sur les drames qui ont secoué le Cameroun au début de la colonisation, et les traces profondes laissées par ces événéments jusqu’aujourd’hui, drames qui ont conduit à la pendaison de Duala Manga Bell et de ses compagnons. 

Une allemande fait plus de quinze ans de recherche dans les archives du Cameroun et de l’Allemagne pour offrir sous forme de roman rédigé en francais une fresque nous renvoyant, nous Camerounais, à notre passé, et ceci dans des détails jusque-là inconnus. Reconstituer la mémoire, pour nous permettre de bâtir le présent avec plus de solidité. Voici ce que fait Karin Oyono et que nous soumettons à l’attention de tous ceux qui, ces jours-ci, auront une pensée à Duala Manga Bell, Ngoso Din et leurs compagnons de la résistance.

Nous avons sollicité l’expertise d’une spécialiste de la mémoire coloniale, Elise Pape, Franco-Allemande, Docteur en sociologie de l’Université de Strasbourg et de l’Université de Francfort, actuellement en séjour à Douala, et lui avons demandé de lire ce livre et de le présenter à nos auteurs. Nous recommandons aux familles camerounaises de se procurer ce livre de référence et de le faire lire à la maison.

Aussi bien Madame Karin Oyono, résidant à Yaoundé, que Madame Elise Pape, actuellement à Douala, donneront volontiers des interviews sur ce livre et ces aspects de la colonisation au Cameroun et en Europe.

Prince Kum’a Ndumbe III
Professeur des Universités
Contact : Ekollo Edmond, Tel. 75503630

Recension de l’ouvrage Hickory Town écrit par Karin Oyono et paru en 2011 aux Editions AfricAvenir/Exchange & Dialogue, Douala/Berlin/Wien,  (412 pages)

Karin Oyono  nous plonge dans le quotidien des Douala, les habitants originaires du littoral camerounais, dans les  années  1880. Plus précisément, c’est en 1881, trois ans avant la signature du Traité germano-camerounais marquant la fin de la souveraineté des Douala que débute le premier tome du roman historique, qui sera suivi de six autres volumes. L’auteure nous dresse le portrait des différents clans vivant le long de la côte en cette fin de siècle, en particulier Bonabéri – Hickory Town. Par son récit, elle pointe du doigt les différents aspects qui mèneront à la colonisation du pays, et qui touchent la société camerounaise jusqu’aujourd’hui.   

Peu à peu, nous découvrons les différents personnages de l’histoire : King Akwa et King Bell, les rois des deux clans principaux de l’époque, et leurs « Headmen » respectifs : Jim Ekwalla, chef de Dido Town, et  Kum’a Mbape , également connu sous le nom de Lock Priso, chef de Hickory Town, aujourd’hui Bonabéri. Des conflits internes existent entre les clans, mais aussi au sein des différentes maisons elles-mêmes. Certains des habitants par exemple n’ont pas encore oublié la guerre des Bell et des Akwa menée contre le clan Dido en 1876. 

La vie des Douala est également étroitement  liée aux commerçants anglais et allemands installés le long de la côte depuis la première moitié du 19ème siècle. Ces derniers ont instauré un système de « trusts » dans les échanges économiques, un système d’emprunt dans lequel le créancier avance sa marchandise, instaurant ainsi un système d’endettement durable. 

Lorsqu’Ewani, un membre de la tribu Akwa, enlève la trente-sixième épouse du chef d’une tribu voisine, le drame éclate : le chef concerné n’entend pas accepter le vol de son épouse impunément. Il refuse tout commerce ultérieur avec King Akwa et refuse de rembourser les trusts qu’il doit au clan. Lorsqu’un homme de la tribu Akwa est tué par le clan Abo, King Akwa fait appel aux chefs des tribus voisines en convoquant une « palabre », un instrument démocratique de l’époque. Les dirigeants réunis décident d’imposer un embargo sur le commerce avec le chef Abo, dans l’objectif de le faire revenir sur sa décision. Ils préviennent les commerçants européens afin que ceux-ci soutiennent leur embargo. Ces derniers acceptent, car eux aussi ont des trusts qu’ils souhaitent voir remboursés…  

Tout aurait alors peut-être pu se régler. Seulement, King Bell ne l’entend pas de cette oreille là… En contournant l’embargo, il souhaite progressivement établir son monopole sur le commerce de la région. Il parvient à collaborer avec « Smiti », Schmidt, le nouveau dirigeant de l’entreprise Woermann, fraîchement arrivé d’Allemagne avec la mission secrète de préparer l’accord des Douala à l’abandon de leur souveraineté. Le non-respect de l’embargo entraîne une longue série de litiges, de conflits, et de meurtres  entre les Douala, dans lesquels rares sont les chefs de tribus qui peuvent se fier à leurs confrères. 
Le drame déclenché est-il  véritablement  lié à l’enlèvement en lui-même ? Ou la provocation d’Ewani ne correspond-t-elle pas plutôt à un petit caillou, ainsi que le suggère l’auteure, qui déclenche l’avalanche d’une masse de neige accumulée depuis bien longtemps ? 

Face à des conflits qui commencent à les dépasser, les tribus font appel au « Court of Equity », une Cour de Justice tripartite introduite en 1856 constituée de membres anglais, allemands et douala et présidée par le Consul anglais Hewett. Smiti a cependant pour projet de démanteler cette institution,  afin d’affaiblir l’autorité britannique sur le littoral. Les chefs douala réitèrent également leur demande à la Queen Victoria d’introduire les lois britanniques dans leur région, espérant qu’un soutien « extérieur » ramènera de l’ordre dans leurs conflits. 

Plusieurs personnages sortent du lot : Kum’a Mbape, chef de Hickory Town, connu pour sa sévérité, et son courage. Il refuse depuis toujours les trusts, prédisant que ceux-ci finiront par perdre le peuple Douala. Son père Mbape Belle aurait dû devenir roi, si les commerçants anglais n’avaient pas placé King Bell sur le trône à sa place. Le respect qu’inspire Kum’a Mbape à son entourage et le danger qu’il représente pour le pouvoir de King Bell poussent ce dernier à échafauder des stratégies visant à l’éliminer. Elami, chef de la tribu des Joss, qui s’est converti au christianisme, et qui refuse les projets de mariage polygame préparés par ses oncles. Suivant les enseignements du missionnaire Lewis, il attend de trouver la femme que lui désignera son cœur. Lorsqu’il finit par la trouver, et qu’il s’agit d’une jeune femme métisse, ce projet est loin de plaire aux missionnaires Lewis et Miss Thomas. Cette dernière a pris la jeune femme, Miss Maggie, sous sa protection,  et projette qu’elle épouse Schmidt. Mais Miss Maggie, dont la propre mère de couleur a été abandonnée par son père, un capitaine blanc, se rebelle contre ces plans. 

Avec beaucoup de  finesse et de dextérité, Karin Oyono nous pointe du doigt les problèmes sociaux et politiques du littoral de l’époque, qui traversent la société camerounaise jusqu’à nos jours : la collaboration avec les occupants européens, la croyance que ceux-ci aideront à résoudre les conflits internes des tribus, l’acceptation de règles économiques telles que les trusts, qui fragilisent les relations économiques de la région. L’introduction de la religion chrétienne, qui remet subitement en cause la polygamie, et ainsi toute une organisation familiale et de groupe qui lui est rattachée. La vente des terres, qui  introduit une nouvelle vision sur la propriété, contraire aux traditions Douala, selon lesquelles la terre ne peut appartenir à un individu, mais uniquement à un groupe. Les contradictions des enseignements des missionnaires, qui poussent les Douala à se convertir, mais qui revoient leurs enseignements là où les personnes dépassent les rapports de « racisation » qu’ils contribuent à asseoir. La contradiction des valeurs « monogames » : alors que les occupants européens prônent la monogamie, ils abandonnent leurs enfants métisses qui naissent de leurs relations hors mariage durant leurs séjours en terres coloniales, attitude que les habitants Douala décrient. 

Si la majorité des personnages sont des hommes, Karin Oyono met en avant le rôle d’acteur des femmes – du côté des colonisateurs comme des colonisés – dans le déroulement de l’histoire, et tourne ainsi indirectement l’attention sur les rapports de genre. Elle donne également accès à une perspective nuancée: si plusieurs Douala se convertissent à la religion chrétienne, certains occupants allemands épousent des femmes Douala, et se sont habitués aux coutumes, au point de « croire » à la sorcellerie locale, dans les termes de Schmidt. L’échange et l’acculturation ont, dans cette perspective, lieu dans les deux sens, même si l’interaction reste très limitée, car les rapports de pouvoir, en partie induits par les armes des Européens, demeurent inégaux. 

Une large réception du roman historique de Karin Oyono contribuerait à une meilleure connaissance de l’histoire, et du présent du Cameroun. Elle permettrait de mieux saisir les événements qui ont mené à la colonisation et les contradictions auxquelles la société  camerounaise fait face jusqu’aujourd’hui. Le roman Hickory Town mérite une large diffusion, autant au Cameroun qu’en Europe, car le portrait précis et nuancé de personnages et d’événements historiques réels donne accès à une mémoire jusque-là largement inédite. Il mérite de figurer dans les programmes d’enseignements scolaires au Cameroun tout comme en Europe, car comment les Camerounais et les Européens pourraient-ils comprendre leur présent, s’ils ne peuvent accéder à leur passé ?  

Elise Pape, PhD
Université de Strasbourg/Université de Frankfurt

back to top