{"id":1632,"date":"2010-09-09T20:21:00","date_gmt":"2010-09-09T18:21:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.africavenir.com\/lautre-cinquantenaire-loubli-de-maran-1887-1960\/"},"modified":"2023-10-06T11:12:56","modified_gmt":"2023-10-06T09:12:56","slug":"lautre-cinquantenaire-loubli-de-maran-1887-1960","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.africavenir.org\/en\/lautre-cinquantenaire-loubli-de-maran-1887-1960\/","title":{"rendered":"L&#8217;autre cinquantenaire : l&#8217;oubli de Maran (1887-1960)"},"content":{"rendered":"<p>Le cinquantenaire de la mort de l&#8217;\u00e9crivain Ren\u00e9 Maran, ce &quot;pr\u00e9curseur de la n\u00e9gritude&quot; pour certains, s&#8217;est vu c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de mani\u00e8re plus que discr\u00e8te. Retour sur le contexte historique au sein duquel s&#8217;est fa\u00e7onn\u00e9e l&#8217;\u0153uvre litt\u00e9raire de Maran. Ce texte est paru sur africultures.n&quot;Mon cher Mongo, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 une conf\u00e9rence \u00e0 Bordeaux pour parler du cinquantenaire des ind\u00e9pendances africaines. Mais, pourquoi ne parle t&#8217;on pas, de l&#8217;autre cinquantenaire: la mort de Ren\u00e9 Maran&quot;<\/p>\n<p>C&#8217;est, \u00e0 peu pr\u00e8s en ces termes, que le po\u00e8te Gabriel Okoundji a attir\u00e9 mon attention sur l&#8217;oubli de Maran. J&#8217;ai horreur des anniversaires. Et je suis litt\u00e9ralement d\u00e9prim\u00e9 \u00e0 l&#8217;approche des f\u00eates de No\u00ebl. Mais de l\u00e0, \u00e0 ignorer Ren\u00e9 Maran \u2026<br \/>&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;<br \/>Pour L. S Senghor &quot;Apr\u00e8s Batouala, on ne pourra plus faire vivre, travailler, aimer, pleurer, rire, parler les N\u00e8gres comme les Blancs. Il ne s&#8217;agira m\u00eame plus de leur faire parler &quot;petit n\u00e8gre&quot;, mais wolof, malink\u00e9, ewondo en fran\u00e7ais&quot;. Cette th\u00e8se, qui fait de Ren\u00e9 Maran le pr\u00e9curseur de la n\u00e9gritude est discutable. Ren\u00e9 Maran, appartient autant \u00e0 la litt\u00e9rature coloniale qu&#8217;\u00e0 la litt\u00e9rature n\u00e8gre, si ce terme a un sens. Il n&#8217;emp\u00eache : on ne peut pas faire l&#8217;impasse sur le r\u00f4le de Ren\u00e9 Maran dans l&#8217;histoire litt\u00e9raire africaine. Sans Ren\u00e9 Maran, il n&#8217;y a peut-\u00eatre pas Senghor. En tout cas, le Senghor, que nous connaissons. C&#8217;est-\u00e0-dire, cet homme d\u00e9chir\u00e9, tiraill\u00e9 entre la France et l&#8217;Afrique, qui a su, \u00e0 partir de son drame personnel, chanter la civilisation de l&#8217;universel.<br \/>&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;<br \/><b>Maran et Senghor<\/b><br \/>Comme Senghor, Maran est un homme de passages. Guyanais, mais n\u00e9 en mer sur le bateau. Tout un signe, parce que, la mer c&#8217;est la Relation. Tout au long de sa vie, Ren\u00e9 Maran a essay\u00e9 d&#8217;\u00eatre un trait d&#8217;union. Fonctionnaire fran\u00e7ais, marqu\u00e9 par les id\u00e9aux de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, lecteur de Gide et Marc- Aur\u00e8le, il a servi en Afrique, terre de ses a\u00efeux. Comme tous les Antillais de sa g\u00e9n\u00e9ration, Ren\u00e9 Maran, croyait \u00e0 la sauvagerie des N\u00e8gres et pensait les lib\u00e9rer par la civilisation fran\u00e7aise, plus pr\u00e9cis\u00e9ment par la colonisation. Mais il souhaitait que cette lib\u00e9ration se r\u00e9alise avec humanit\u00e9. Ce qui t\u00e9moignait d&#8217;une insoutenable na\u00efvet\u00e9. Quand on conna\u00eet ce qu&#8217;a \u00e9t\u00e9 l&#8217;horreur des soci\u00e9t\u00e9s concessionnaires en Afrique centrale, particuli\u00e8rement \u00e0 Bangui, o\u00f9 il a servi (1). Cette petite note biographique explique l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 de son roman, Batouala, cens\u00e9 d\u00e9noncer la face sombre de la colonisation. Or, aussi paradoxal que cela puisse para\u00eetre, ce roman, par son contenu naturaliste et sa dimension ethnologique, renvoie \u00e0 la litt\u00e9rature coloniale. En t\u00e9moigne cette lettre de Maran \u00e0 son ami, Gahitso. &quot;Ma plus grande joie serait-lorsque tout sera au point, d&#8217;\u00eatre assur\u00e9 que tous ceux qui m&#8217;auront lu croiront conna\u00eetre aussi bien que moi, les coutumes dont je parle et les pays que j&#8217;ai vus tels qu&#8217;ils sont malgr\u00e9 mon d\u00e9senchantement.&quot;n Faire conna\u00eetre le pays et ses coutumes. Voila le viatique de la litt\u00e9rature coloniale. Quoi qu&#8217;il en soit, Batouala est sur ce plan en de\u00e7\u00e0 d&#8217;un simple r\u00e9cit comme Terre d&#8217;Eb\u00e8ne d&#8217;Albert Londres. Batouala n&#8217;est pas un roman de contestation. C&#8217;est un livre de constat. Batouala pour reprendrela belle expressionde Philippe Dewitte, n&#8217;est pas un acte de solidarit\u00e9 n\u00e8gre, tout simplement parce que l&#8217;auteur du premier roman n\u00e8gre \u00e9crit avec &quot;une plume blanche&quot;. Et Ren\u00e9 Maran lui-m\u00eame n&#8217;est pas dupe. Apr\u00e8s avoir \u00e9crit un roman ethnologique, il se d\u00e9barrasse de son statut du romancier colonial pour celui de l&#8217;humaniste fran\u00e7ais, d\u00e9fenseur des droits de l&#8217;Homme en r\u00e9digeant cette pr\u00e9face f\u00e9roce : &quot;Montesquieu a raison, qui \u00e9crivait, en une page o\u00f9, sous la plus froide ironie, vibre une indignation contenue : &quot;Ils sont noirs des pieds jusqu&#8217;\u00e0 la t\u00eate, et ils ont le nez si \u00e9cras\u00e9 qu&#8217;il est presque impossible de les plaindre.&quot; Apr\u00e8s tout, s&#8217;ils cr\u00e8vent de faim par milliers, comme des mouches, c&#8217;est que l&#8217;on met en valeur leurs pays. Ne disparaissent que ceux qui ne s&#8217;adaptent pas \u00e0 la civilisation.nCivilisation, civilisation, orgueil des Europ\u00e9ens, et leur charnier d&#8217;innocents, Rabindranath Tagore, le po\u00e8te hindou, un jour \u00e0 Tokyo, a dit ce que tu \u00e9tais ! Tu b\u00e2tis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoique tu fasses, tu meus dans le mensonge\u2026&quot;nCette pr\u00e9face traduit la d\u00e9chirure de Maran, celle d&#8217;une peau noire et masques blancs. Une d\u00e9chirure analys\u00e9e par Fanon dans son essai \u00e9ponyme et dont l&#8217;autobiographie, L&#8217;homme pareil aux autres, ainsi que celui de Mayotte Cap\u00e9cia, Je suis martiniquaise, servent de support \u00e0 l&#8217;argumentation du Docteur Fanon. Cette pr\u00e9face exprime surtout le dilemme de ces administrateurs antillais noirs mais ardemment fran\u00e7ais (La formule est du G\u00e9n\u00e9ral De Gaulle), dont le plus c\u00e9l\u00e8bre est le compatriote et ami de Ren\u00e9 Maran : le gaulliste de premi\u00e8re heure, Felix Ebou\u00e9. Contrairement \u00e0 F\u00e9lix Ebou\u00e9, qui d\u00e9fendait le travail forc\u00e9, traquait les matswanistes qui le lui ont bien rendu en le surnommant, F\u00e9lix le chat ; Ren\u00e9 Maran, lui, bien qu&#8217;administrateur colonial, ne pouvait pas ne pas, en sa qualit\u00e9 de po\u00e8te, d\u00e9noncer la violence. Ce qui, naturellement, d\u00e9plu \u00e0 son Minist\u00e8re de tutelle. D&#8217;o\u00f9 sa d\u00e9mission.<br \/>&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;<br \/><b>Maran et Tovalou<\/b><br \/>C&#8217;est dans ce que contexte, qu&#8217;il devint, entre les deux guerres, l&#8217;une des figures des Mouvements N\u00e8gres en France. D\u00e8s 1924, il collabore au bimensuel Continents, dont l&#8217;originalit\u00e9 r\u00e9side selon Philippe Dewitte, dans les pages culturelles de bonne tenue. Inutile ici de pr\u00e9ciser que Rene Maran les illumine de son \u00e9rudition, de sa connaissance du jazz, de son savoir sur les cultures africaines, etc. Obnubil\u00e9 par son succ\u00e8s, il s&#8217;emporte dans le num\u00e9ro du 15 Octobre 1924 contre son ennemi intime, Blaise Ndiagne, recruteur officiel des tirailleurs s\u00e9n\u00e9galais &quot;Monsieur Clemenceau, matois comme toujours, s&#8217;empressa de faire savoir t\u00e9l\u00e9phoniquement \u00e0 Monsieur Diagne qu&#8217;il lui serait accord\u00e9 une certaine commission par soldat recrut\u00e9.&quot;nCette petite phrase, \u00e9crite sans doute dans un moment de rage, lui vaudra un proc\u00e8s en diffamation et sonna le glas de Continents. Traqu\u00e9, humili\u00e9, Maran rejoint quelques ann\u00e9es plus tard, l&#8217;\u00e9quipe de La revue du Monde Noir des s\u0153urs Nadal. Dans la pr\u00e9face qu&#8217;il signe \u00e0 l&#8217;occasion de la r\u00e9\u00e9dition de cette revue aux \u00e9ditions Jean Michel Place, Louis Thomas Achille (sans doute le dernier survivant de l&#8217;\u00e9quipe) consacre des pages \u00e9mouvantes \u00e0 Ren\u00e9 Maran &quot;D\u00e9cernant en 1921 le Prix Goncourt au &quot;v\u00e9ritable roman n\u00e8gre&quot;, Batouala de Ren\u00e9 Maran, Antillais d&#8217;ascendance guyanaise devenu administrateur de la France d&#8217;Outre-mer. Le jury parisien consacrait la protestation vigoureuse contre l&#8217;\u0153uvre d\u00e9shumanisante de la colonisation. Ce n&#8217;\u00e9tait pas un regard &quot;n\u00e8gre&quot; que portait ce haut fonctionnaire noir enti\u00e8rement form\u00e9 \u00e0 la culture fran\u00e7aise, sur une entreprise qu&#8217;il \u00e9tait charg\u00e9 de promouvoir. Son origine et sa couleur donnaient \u00e0 sa mission quelque chose de paradoxal aux yeux d&#8217;autrui. C&#8217;est au nom de la logique propre de l&#8217;esprit fran\u00e7ais et de la mission &quot;civilisatrice&quot; de son pays qu&#8217;il voulait en appeler \u00e0 l&#8217;opinion publique fran\u00e7aise. Lorsque, dix ans apr\u00e8s La revue du Monde noir fut mise en chantier, l&#8217;\u00e9motion soulev\u00e9e par cette violente d\u00e9nonciation \u00e9tait retomb\u00e9e et Ren\u00e9 Maran, d\u00e9mis de ses responsabilit\u00e9s coloniales en devint l&#8217;ami s\u00fbr et le conseiller exigeant (bien au-del\u00e0 du po\u00e8me qu&#8217;il lui confia au troisi\u00e8me num\u00e9ro)&quot;.<br \/>&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;<br \/><b>Maran et Gide<\/b><br \/>Au fond, Maran \u00e9tait un moraliste. Nourri aux mamelles des Lumi\u00e8res, sans poss\u00e9der h\u00e9las, ni l&#8217;ironie de Voltaire ni la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de Diderot. En r\u00e9alit\u00e9, il \u00e9tait un disciple de Gide, \u00e0 qui il consacra un article \u00e9logieux dans le cinqui\u00e8me num\u00e9ro de la revue Pr\u00e9sence Africaine. Cet article \u00e9tait dans une certaine mesure un autoportrait. En parlant de Gide, Maran parlait de lui-m\u00eame. C&#8217;\u00e9tait pour lui, une fa\u00e7on de se situer dans le champ litt\u00e9raire fran\u00e7ais, puisqu&#8217;il opposait la France de Gide \u00e0 celle de Barr\u00e8s. La France de Zola, d\u00e9fenseur de Dreyfus contre celle de Barr\u00e8s. De ce point de vue, on ne peut que passablement adh\u00e9rer \u00e0 la th\u00e8se de Senghor, selon laquelle, Maran serait un pr\u00e9curseur de la N\u00e9gritude. Ce qui ne nous emp\u00eache pas en revanche de saluer son r\u00f4le dans notre histoire litt\u00e9raire. C&#8217;est le sens du travail de Charles Onana (2007). Ce qui ne nous emp\u00eache pas surtout, de c\u00e9l\u00e9brer le cinquantenaire de sa mort comme vient de le faire les \u00e9ditions Dauphin (2).<\/p>\n<p>Boniface Mongo- Mboussa<\/p>\n<p>1. D&#8217;ailleurs, il est \u00e0 noter, que la Centrafrique, qui sert de d\u00e9cor \u00e0 Batouala (1921) a inspir\u00e9 Romain Gary dans Les racines du Ciel (1956) et Georges Conchon 1956 dans l&#8217;Etat sauvage. Tous ces textes sont de romans violents, qui d&#8217;ailleurs b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&#8217;une excellente r\u00e9ception. Tous les trois ont obtenu le prix Goncourt<br \/>2. Les \u00e9ditions du Dauphin, viennent \u00e0 cette occasion de r\u00e9\u00e9diter la biographie que Maran avait consacr\u00e9e en 1951 \u00e0 Brazza.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cinquantenaire de la mort de l&#8217;\u00e9crivain Ren\u00e9 Maran, ce &quot;pr\u00e9curseur de la n\u00e9gritude&quot; pour certains, s&#8217;est vu c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de mani\u00e8re plus que discr\u00e8te. Retour sur le contexte historique au sein duquel s&#8217;est fa\u00e7onn\u00e9e l&#8217;\u0153uvre litt\u00e9raire de Maran. 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