{"id":1725,"date":"2006-04-02T15:13:49","date_gmt":"2006-04-02T13:13:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.africavenir.com\/pour-une-sepulture-symbolique-au-colonialisme\/"},"modified":"2023-10-06T11:18:54","modified_gmt":"2023-10-06T09:18:54","slug":"pour-une-sepulture-symbolique-au-colonialisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.africavenir.org\/en\/pour-une-sepulture-symbolique-au-colonialisme\/","title":{"rendered":"Pour une s\u00e9pulture symbolique au colonialisme"},"content":{"rendered":"<p>Ce texte est la suite logique de celui publi\u00e9 mardi dernier. Apr\u00e8s avoir pos\u00e9 un regard critique sur les statues et monuments coloniaux, l&#8217;auteur propose aujourd&#8217;hui ce qu&#8217;il faut en faire. Il sugg\u00e8re la mise en place d&#8217;un parc-mus\u00e9e panafricain, sorte de lieu o\u00f9 seront utilement &quot;ensevelis&quot; ces masques de la terreur. Publi\u00e9 par le quotidien Le Messager paraissant \u00e0 Douala au Cameroun en partenariat avec Africultures.<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La r\u00e9alit\u00e9 est que rien n&#8217;a \u00e9t\u00e9 simple ni univoque dans l&#8217;attitude des nationalismes africains postcoloniaux \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des reliques du colonialisme. Trois types de r\u00e9ponses ont vu le jour. Et d&#8217;abord, dans la foul\u00e9e des conflits li\u00e9s \u00e0 la d\u00e9colonisation ou encore \u00e0 la faveur des bouleversements politiques dont ils ont fait l&#8217;exp\u00e9rience dans les ann\u00e9es soixante-dix et quatre-vingt notamment, un certain nombre de pays ont cherch\u00e9 \u00e0 se lib\u00e9rer des symboles de la domination europ\u00e9enne et \u00e0 imaginer d&#8217;autres modes d&#8217;organisation de leur espace public. Pour bien marquer leur nouveau statut au sein de l&#8217;humanit\u00e9, ils ont commenc\u00e9 par l&#8217;abandon des noms m\u00eames qui leur furent affubl\u00e9s au moment de la conqu\u00eate et de l&#8217;occupation.<br \/>&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;<br \/><b>L&#8217;affaire du &quot; nom propre &quot;<\/b>n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L&#8217;id\u00e9e \u00e9tait qu&#8217;en commen\u00e7ant par le nom, ils redevenaient non seulement propri\u00e9taires d&#8217;eux-m\u00eames, mais aussi propri\u00e9taires d&#8217;un monde dont ils avaient \u00e9t\u00e9 expropri\u00e9s. Au passage, ils renouaient les lignes de continuit\u00e9 avec une histoire longue que la parenth\u00e8se coloniale avait interrompue. En octroyant \u00e0 l&#8217;ancienne entit\u00e9 coloniale de la Gold Coast le nouveau pr\u00e9nom de Ghana (ancien empire ouest-africain) ou encore en passant de la Rhod\u00e9sie au Zimbabwe, voire de la Haute Volta au Burkina Faso, le nationalisme africain cherche, avant tout, \u00e0 reconqu\u00e9rir des droits sur soi-m\u00eame et sur le monde et, au passage, \u00e0 pr\u00e9cipiter l&#8217;av\u00e8nement du &quot; dieu &quot; cach\u00e9 en nous.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais l&#8217;on sait \u00e9galement que ce souci du &quot; nom propre &quot; n&#8217;est pas all\u00e9 sans ambigu\u00eft\u00e9. Pour des raisons plus ou moins apparentes, le Dahomey (nom d&#8217;un ancien royaume esclavagiste de la c\u00f4te ouest-africaine), par exemple, est devenu le B\u00e9nin. D&#8217;autres pays ont cherch\u00e9 \u00e0 redessiner leurs paysages urbains en rebaptisant certaines de leurs villes. Salisbury est devenu Harare au Zimbabwe. Maputo s&#8217;est substitu\u00e9 \u00e0 Louren\u00e7o Marques au Mozambique. L\u00e9opoldville est devenu Kinshasa. De Fort Lamy, l&#8217;on est pass\u00e9 \u00e0 Ndjamena, tandis que Fort Fourreau est devenu Kousseri, et ainsi de suite.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale cependant, l&#8217;on a conserv\u00e9 les grands rep\u00e8res architecturaux de la p\u00e9riode coloniale. Ainsi, l&#8217;on peut se promener aujourd&#8217;hui sur l&#8217;avenue Lumumba \u00e0 Maputo tout en admirant, dans le m\u00eame geste, les b\u00e2timents en bordure de l&#8217;avenue et qui constituent la parfaite expression de l&#8217;Art D\u00e9co transplant\u00e9 dans leur colonie par le Portugal. La cath\u00e9drale catholique est, quant \u00e0 elle, l&#8217;indice m\u00eame d&#8217;une acculturation religieuse qui n&#8217;a gu\u00e8re emp\u00each\u00e9 l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un syncr\u00e9tisme culturel des plus marqu\u00e9s. Ainsi, \u00e0 Maputo par exemple, Karl Marx, Mao Tse Tung, L\u00e9nine cohabitent avec Nyerere, Nkrumah, et d&#8217;autres proph\u00e8tes de la lib\u00e9ration noire. Si la r\u00e9vocation des signes coloniaux a bel et bien eu lieu, celle-ci a donc toujours \u00e9t\u00e9 s\u00e9lective.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais c&#8217;est dans l&#8217;ex-Congo Belge que l&#8217;ench\u00e2ssement des formes coloniales et nationalistes a atteint le plus haut degr\u00e9 d&#8217;ambigu\u00eft\u00e9. Ici, le &quot; nativisme &quot; s&#8217;est substitu\u00e9 \u00e0 la logique raciste tout en r\u00e9cup\u00e9rant, au passage, les idiomes principaux du discours colonial et en les ordonnant \u00e0 la m\u00eame \u00e9conomie symbolique : celle de l&#8217;adoration mortif\u00e8re du potentat \u2013 mais cette fois, du potentat postcolonial. D&#8217;abord, sous pr\u00e9texte d&#8217;authenticit\u00e9, le pays a \u00e9t\u00e9 affubl\u00e9 d&#8217;un nouveau nom, le Za\u00efre. Paradoxalement, les origines de ce nom sont \u00e0 chercher, non dans quelque tradition ancestrale, mais de la pr\u00e9sence portugaise dans la r\u00e9gion.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ensuite, pour p\u00e9n\u00e9trer l&#8217;univers onirique de ses sujets afin de mieux les tourmenter, le potentat postcolonial a d\u00e9cid\u00e9 qu&#8217;il devait, tout comme le Bula Matari (l&#8217;\u00c9tat colonial) qui l&#8217;avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, \u00eatre p\u00e9tri et sculpt\u00e9. Le culte la\u00efc vou\u00e9 \u00e0 l&#8217;autocrate n&#8217;a pas seulement pris la forme d&#8217;\u00e9normes statues, puissances grotesques dans un m\u00e9tal de cruaut\u00e9. Il s&#8217;est aussi traduit par la mise en place de toute une \u00e9conomie \u00e9motionnelle, m\u00e9lange de s\u00e9duction et de terreur, modulant \u00e0 volont\u00e9 le viril et l&#8217;amorphe, le vrai et le faux, utilisant l&#8217;\u0153il et l&#8217;oreille \u00e0 la mani\u00e8re d&#8217;orifices dont la fonction est d&#8217;ouvrir, de mani\u00e8re visc\u00e9rale, le corps tout entier au discours d&#8217;un &quot; pouvoir africain &quot; lui aussi habit\u00e9, comme le pouvoir colonial, par l&#8217;esprit-chien, l&#8217;esprit-porc et l&#8217;esprit-canaille.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une autre configuration, m\u00e9lange de cr\u00e9ativit\u00e9 et d&#8217;inertie, est l&#8217;Afrique du Sud, pays sans doute le plus urbanis\u00e9 du continent, et o\u00f9 a s\u00e9vi, jusque tr\u00e8s r\u00e9cemment, le dernier racisme d&#8217;\u00c9tat au monde, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Depuis la fin de la supr\u00e9matie blanche en 1994, les noms officiels des rivi\u00e8res, des montagnes, des vall\u00e9es, des bourgades et des grandes m\u00e9tropoles ont peu chang\u00e9. Il en est de m\u00eame des places publiques, des boulevards et des avenues. Aujourd&#8217;hui encore, l&#8217;on peut rejoindre son lieu de travail en remontant l&#8217;avenue Verwoerd (l&#8217;architecte de l&#8217;apartheid) pour rejoindre son bureau, aller d\u00eener dans un restaurant situ\u00e9 le long du boulevard John Vorster, rouler le long de l&#8217;avenue Louis Botha, se rendre \u00e0 la messe dans une \u00e9glise situ\u00e9e \u00e0 l&#8217;angle de deux rues portant, chacune, le nom de quelque lugubre personnage des ann\u00e9es de fer du r\u00e9gime raciste. Mont\u00e9s sur de grands chevaux, l&#8217;arm\u00e9e sinistre et rougeoyante des Kruger, Cecil Rhodes, Lord Kitchener, Malan et autres dispose toujours de statues sur les grandes places des grandes villes. Des universit\u00e9s, voire de petites bourgades portent leurs noms. Sur l&#8217;une des collines de Pretoria, capitale du pays, tr\u00f4ne toujours le Vortrekker Monument, sorte de c\u00e9notaphe aussi baroque que grandiose \u00e9rig\u00e9 \u00e0 la gloire du tribalisme Boer et c\u00e9l\u00e9brant le mariage de la Bible et du racisme.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; De fait, il n&#8217;y a pas un seul petit aventurier blanc, creuseur d&#8217;or ou de diamants, pirate, tortionnaire, chasseur, ex-pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 l&#8217;administration bantoue, ex-r\u00e9gisseur de prison, qui ne dispose d&#8217;une ruelle en son nom dans l&#8217;une ou l&#8217;autre des nombreuses bourgades du pays. Tous ces esprits vraiment inf\u00e2mes et fangeux, habitu\u00e9s de leur vivant \u00e0 toujours pencher vers ce qui est bas et abject (le racisme), aujourd&#8217;hui tra\u00eenent dans tout le pays et jonchent sa surface, tel des \u00e2mes errantes et des ombres d\u00e9cevantes que l&#8217;histoire a pourtant rejet\u00e9. Ils ont tous laiss\u00e9 des traces ici, tant\u00f4t sur les corps des Africains qu&#8217;ils ont visit\u00e9 de br\u00fblures et de flagellations (un oeil arrach\u00e9 par-ci, une jambe cass\u00e9e par-l\u00e0, au gr\u00e9 des mutilations, des r\u00e9pressions, des incarc\u00e9rations, des tortures et des massacres), tant\u00f4t dans la m\u00e9moire des veuves et des orphelins qui ont surv\u00e9cu \u00e0 tant de violence et de brutalit\u00e9.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La toponymie est telle qu&#8217;\u00e0 se fier aux noms des villes et de nombreuses bourgades, l&#8217;on se croirait non en terre africaine, mais dans quelque contr\u00e9e obscure de la Hollande, de l&#8217;Angleterre, du Pays de galles, de l&#8217;\u00c9cosse, de l&#8217;Irlande ou de l&#8217;Allemagne. Une partie des motifs architecturaux post-apartheid prolonge cette logique du d\u00e9paysement, comme l&#8217;indique bien la course \u00e0 des mod\u00e8les pseudo toscans. Pis, de nombreux autres noms constituent, litt\u00e9ralement, autant d&#8217;insultes contre les habitants originaires du pays (Boesman-ceci, Hottentot-cela, et plus loin, Kaffir-et-consorts). La longue humiliation des Noirs et leur invisibilit\u00e9 sont encore \u00e9crites en lettres d&#8217;or sur toute la surface du territoire, voire dans certains mus\u00e9es.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Paradoxalement, le maintien de ces vieux rep\u00e8res coloniaux ne signifie pas absence de transformation du paysage symbolique sud-africain. En fait, ce maintien est all\u00e9 de pair avec l&#8217;une des exp\u00e9riences contemporaines les plus frappantes de travail sur la m\u00e9moire et la r\u00e9conciliation. De tous les pays africains, l&#8217;Afrique du Sud est en effet celui o\u00f9 la r\u00e9flexion la plus syst\u00e9matique sur les rapports entre m\u00e9moire et oubli ; v\u00e9rit\u00e9, r\u00e9conciliation avec le pass\u00e9 et r\u00e9paration a \u00e9t\u00e9 la plus pouss\u00e9e. L&#8217;id\u00e9e, ici, est non pas de d\u00e9truire n\u00e9cessairement les monuments dont la fonction, autrefois, \u00e9tait de diminuer l&#8217;humanit\u00e9 des autres, mais d&#8217;assumer le pass\u00e9 comme une base pour cr\u00e9er un futur nouveau et diff\u00e9rent.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ceci suppose que les bourreaux qui, dans le pass\u00e9, furent aveugles \u00e0 la terrible souffrance qu&#8217;ils inflig\u00e8rent \u00e0 leurs victimes s&#8217;engagent aujourd&#8217;hui \u00e0 dire la v\u00e9rit\u00e9 au sujet de ce qui s&#8217;est pass\u00e9 &#8211; et donc \u00e0 renoncer explicitement \u00e0 la dissimulation, au refoulement ou au d\u00e9ni en contre-partie du pardon. D&#8217;autre part, ceci suppose de la part des &quot; victimes &quot; l&#8217;acceptation du fait que la r\u00e9affirmation de la puissance de la vie dans la culture et dans la pratique des institutions et du pouvoir est la meilleure mani\u00e8re de c\u00e9l\u00e9brer la victoire sur un pass\u00e9 d&#8217;injustice et de cruaut\u00e9.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tel est, au demeurant, le sens des processus de m\u00e9morialisation en cours. Ceux-ci se traduisent par l&#8217;ensevelissement appropri\u00e9 des ossements de ceux qui ont p\u00e9ri en luttant ; l&#8217;\u00e9rection de st\u00e8les fun\u00e9raires sur les lieux m\u00eames o\u00f9 ils sont tomb\u00e9s ; la cons\u00e9cration de rituels religieux trado-chr\u00e9tiens destin\u00e9s \u00e0 &quot; gu\u00e9rir &quot; les survivants de la col\u00e8re et du d\u00e9sir de vengeance ; la cr\u00e9ation de tr\u00e8s nombreux mus\u00e9es (le Mus\u00e9e de l&#8217;Apartheid, le Hector Peterson Museum) et de parcs destin\u00e9s \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer une commune humanit\u00e9 (Freedom Park) ; la floraison des arts (musique, fiction, biographies, po\u00e9sie) ; la promotion de nouvelles formes architecturales (Constitution Hill) et, surtout, les efforts de traduction de l&#8217;une des constitutions les plus lib\u00e9rales au monde en acte de vie, dans le quotidien.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L&#8217;on aurait pu ajouter, aux figures qui pr\u00e9c\u00e8dent, celle du Cameroun. Pris dans une commotion orgiaque depuis plus d&#8217;un quart de si\u00e8cle, ce pays repr\u00e9sente, pour sa part, l&#8217;anti-mod\u00e8le de la relation d&#8217;une communaut\u00e9 avec ses tr\u00e9pass\u00e9s et notamment ceux dont la mort est la cons\u00e9quence directe des actes par lesquels ils s&#8217;effor\u00e7aient de changer l&#8217;histoire. Tel est, par exemple, le cas de Ruben Um Nyob\u00e8, F\u00e9lix Moumi\u00e9, Ernest Ouandi\u00e9, Abel Kingue, Osende Afana et plusieurs autres. C&#8217;est que, ici, la conscience du temps est le dernier souci de l&#8217;\u00c9tat, voire de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame. Press\u00e9s par les imp\u00e9ratifs de survie et min\u00e9s par la corruption et la v\u00e9nalit\u00e9, beaucoup, ici, ne voient pas que cette conscience du temps et de l&#8217;histoire constitue une caract\u00e9ristique fondamentale de notre \u00eatre-humain. Ils ne voient pas qu&#8217;un pays qui &quot; s&#8217;en fout &quot; de ses morts ne peut pas nourrir une politique de la vie. Il ne peut promouvoir qu&#8217;une vie mutil\u00e9e \u2013 une vie en sursis.<br \/>&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;<br \/><b>Penser et lutter<\/b><br \/>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La m\u00e9moire de la colonisation n&#8217;a pas toujours \u00e9t\u00e9 une m\u00e9moire heureuse. Mais, contrairement \u00e0 une tradition tr\u00e8s ancr\u00e9e dans la conscience africaine de la victimisation, de l&#8217;\u0153uvre coloniale il n&#8217;y eut pas que destruction. La colonisation elle-m\u00eame fut loin d&#8217;\u00eatre une machine infernale. De toute \u00e9vidence, elle fut partout travaill\u00e9e par des lignes de fuite. Le r\u00e9gime colonial consacra la plupart de ses \u00e9nergies tant\u00f4t \u00e0 vouloir contr\u00f4ler ces fuites, tant\u00f4t \u00e0 les utiliser comme une dimension constitutive, voire d\u00e9cisive, de son autor\u00e9gulation. On ne comprend rien \u00e0 la mani\u00e8re dont le syst\u00e8me colonial fut mis en place, comment il se d\u00e9sarticula, comment il fut partiellement d\u00e9truit ou se m\u00e9tamorphosa en autre chose si l&#8217;on ne saisit point ces fuites comme la forme m\u00eame que prit le conflit. C&#8217;est ce que comprirent, \u00e0 leur \u00e9poque, ceux que le potentat postcolonial a rel\u00e9gu\u00e9 au statut de &quot;rebelles&quot;, &quot;morts en surplus de l&#8217;histoire&quot; (Um Nyob\u00e8, Lumumba et bien d&#8217;autres) et priv\u00e9s, \u00e0 ce titre, de s\u00e9pulture digne de ce nom.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La question, aujourd&#8217;hui, est de savoir pr\u00e9ciser les lieux depuis lesquels il est encore possible de penser et de lutter. Comme on le voit en Afrique du Sud, ceci commence par une m\u00e9ditation sur la mani\u00e8re de transformer en pr\u00e9sence int\u00e9rieure l&#8217;absence physique de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 perdus, rendus \u00e0 la poussi\u00e8re par le soleil du langage. Il nous faut donc m\u00e9diter sur cette absence et donner, ce faisant, toute sa force au th\u00e8me du s\u00e9pulcre, c&#8217;est-\u00e0-dire du suppl\u00e9ment de vie n\u00e9cessaire au rel\u00e8vement des morts, au sein d&#8217;une culture neuve qui ne doit plus jamais oublier les vaincus.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 cause de notre situation actuelle, une tr\u00e8s grande partie de cette lutte porte, de n\u00e9cessit\u00e9, sur la critique de l&#8217;ordre g\u00e9n\u00e9ral des significations dominantes dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Car, face au d\u00e9soeuvrement, il est facile de disqualifier ceux qui s&#8217;acharnent \u00e0 penser de mani\u00e8re critique les conditions de r\u00e9alisation de l&#8217;existence africaine, sous le pr\u00e9texte qu&#8217;il faut en priorit\u00e9 nourrir les affam\u00e9s et soigner les malades. L&#8217;accouchement d&#8217;une nouvelle conscience d\u00e9pendra en effet de notre capacit\u00e9 \u00e0 produire chaque fois de nouvelles significations. Il faut donc reprendre, comme t\u00e2che centrale d&#8217;une pens\u00e9e toujours ouverte sur l&#8217;avenir, la question des valeurs non mesurables, de la valeur absolue \u2013 celle qui ne peut jamais \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 l&#8217;\u00e9quivalent g\u00e9n\u00e9ral qu&#8217;est l&#8217;argent ou la force pure.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Car ce que, paradoxalement, nous enseignent la colonisation et ses reliques, c&#8217;est que l&#8217;humanit\u00e9 de l&#8217;homme n&#8217;est pas donn\u00e9e. Elle se cr\u00e9e. Et il ne faut rien c\u00e9der sur la d\u00e9nonciation de la domination et de l&#8217;injustice, surtout lorsque celle-ci est d\u00e9sormais perp\u00e9tr\u00e9e par soi-m\u00eame \u2013 \u00e0 l&#8217;\u00e8re du fratricide, c&#8217;est-\u00e0-dire cette \u00e9poque o\u00f9 le potentat postcolonial n&#8217;a rien \u00e0 proposer d&#8217;autre que l&#8217;\u00e9vidence nue d&#8217;une existence d\u00e9nud\u00e9e. L&#8217;enjeu symbolique et politique de la pr\u00e9sence des statues et monuments coloniaux sur les places publiques africaines ne peut donc \u00eatre sous-estim\u00e9.n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Que faire, finalement ? Je propose que dans chaque pays africain, l&#8217;on proc\u00e8de imm\u00e9diatement \u00e0 une collecte aussi minutieuse que possible des statues et monuments coloniaux. Qu&#8217;on les rassemble tous dans un parc unique, qui servira en m\u00eame temps de mus\u00e9e pour les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir. Ce parc-mus\u00e9e panafricain servira de s\u00e9pulture symbolique au colonialisme sur ce continent. Une fois cet ensevelissement effectu\u00e9, qu&#8217;il ne nous soit plus jamais permis d&#8217;utiliser la colonisation comme pr\u00e9texte de nos malheurs dans le pr\u00e9sent. Dans la foul\u00e9e, que l&#8217;on se promette de ne plus jamais \u00e9riger de statues \u00e0 qui que ce soit. Et qu&#8217;au contraire, fleurissent partout biblioth\u00e8ques, th\u00e9\u00e2tres, ateliers culturels \u2013 tout ce qui nourrira, d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent, la cr\u00e9ativit\u00e9 culturelle de demain.<\/p>\n<p>Achille Mbembe<\/p>\n<p>@ Le Messager 2006<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est la suite logique de celui publi\u00e9 mardi dernier. Apr\u00e8s avoir pos\u00e9 un regard critique sur les statues et monuments coloniaux, l&#8217;auteur propose aujourd&#8217;hui ce qu&#8217;il faut en faire. Il sugg\u00e8re la mise en place d&#8217;un parc-mus\u00e9e panafricain, sorte de lieu o\u00f9 seront utilement &quot;ensevelis&quot; ces masques de la terreur. 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