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Julien Enoka Ayemba: Re/Visions - perspectives africaines d’art contemporain

J. Enoka Ayemba travaille comme curateur, critique de cinéma et conférencier à Berlin. Ses centres d'intérèt sont les cultures cinématographiques africaines, l'industrie vidéo nigériane et la résistance anticoloniale.

Dans le cadre de son cycle Re/Visions, perspectives africaines d’art contemporain, AFRICAVENIR International a organisé entre les mois de mai et d’octobre 2009, cinq projections de films d’auteurs d’origine africaine, presque tous primés dans leurs catégories respectives lors de l’édition 2009 du Festival Panafricain de Film et de Télévision de Ouagadougou (FESPACO). Ce cycle ne revendiquait pas un caractère exhaustif. Il se voulait par contre une vitrine représentative de metteurs en scène  et à travers leurs films, de leurs regards sur leur continent et le monde en général. En revenant en détail sur les films présentés, le présent article aborde la question de la réception des travaux d’auteurs d’origine africaine en Allemagne aujourd’hui, non sans faire un clin d’oeil au grand événement culturel du continent africain qu’est le FESPACO.

1.

Plus de cinquante ans après les indépendances de la majorité des pays d’Afrique et par ricochet des premières tentatives de création de structures cinématographiques propres à ces pays, il demeure difficile pour nombre de chroniqueurs de parler du cinéma sur le continent africain sans évoquer les difficultés qui l’entourent encore aujourd’hui.  Le plus récurrent étant certainement le recours aux fonds ( des pays du Nord pour exister, ce qui lui vaut d’être qualifié  par nombre d’observateurs  de “cinéma subventionné“ ou de “cinéma assisté“. Les conditions de création et de diffusion d’un  cinéma autonome sur le continent africain sont loin d'être optimales, d’où le grand soulagement de metteurs en scène dits “africains“ à la fin des leurs projets qui, souvent prennent des années à être réalisés. La sortie du film qui est déjà en soi un miracle de ténacité marque malheureusement, dans la plupart des cas, le début d’autres odyssées et de batailles pour leur distribution et surtout leur diffusion.

En effet, si les subventions sont en grande majorité fournies par le Nord, c’est aussi en Europe et en Amérique du Nord que paradoxalement les cinémas d’Afrique recrutent autant leur plus grand public que leur reconnaissance internationale, notamment à travers des festivals spécialisés à travers l’Europe.

Sur le continent africain lui-même et surtout au sud du Sahara, faute de salles de cinéma, il ne reste que de rares festivals pour regarder des films de metteurs en scène d’Afrique. L’on peut citer ici à titre d’exemple le Cameroun et le Festival des écrans noirs de Yaoundé qui fête en 2010 ses quinze ans d’existence. Ici, pour la troisième année consécutive, les organisateurs se verront obligés de montrer des films dans des amphithéâtres des universités et autres centres culturels...français et allemand notamment, la dernière salle de cinéma de la capitale de ce pays ayant fermé ses portes début 2009.
Si une très grande partie du public des cinémas du continent africain se trouve en Europe, les portes des salles de cinéma du vieux continent leur restent par contre, encore régulièrement fermées.C’est à croire que les metteurs en scène d’origine africaine ne sont bon que pour les festivals...de films “africains“ qui fleurissent à travers l’Europe.

En Allemagne, presque toutes les villes de moyenne importance disposent de leur “Afrika Festival“. Quand il n’en existe pas, tout évènement à caractère « culturel » est de suite mis à profit pour montrer des films “africains“. Les projections de films d’auteurs africains servent souvent ainsi à garnir un programme déjà constitué de littérature, cuisine, musique, danse, etc...africaine. Les municipalités justifient leur support à ce genre d’initiatives en les présentant comme instrument “d’entente entre les cultures“ voire de combat contre le racisme.  Faute de mieux, les réalisateurs/trices sont bien obligés de répondre aux sollicitations de projections de leurs films. Leurs créations ne sont à l’affiche que le temps de la durée du festival ou de la “fête africaine“, en attendant la prochaine édition. Le succès populaire des projections montre pourtant un intérêt toujours constant d’un public qui en redemande, s’inscrivant ainsi en faux contre une idée généralement répandue auprès des distributeurs européens, selon laquelle les films d’auteurs africains ne seraient pas capables d’être montrés régulièrement en salle.

Si le Festival international de Films de Berlin depuis quelques années, inclut à presque chacune de ses éditions un petit programme réservé à l’“Afrique“, très peu de metteurs en scène d’origine africaine obtiennent « le privilège » d’être présents avec leurs films dans une catégorie compétitive du  festival. S’il est certainement exagéré de parler de boycott, cette situation laisse certains observateurs assez perplexes surtout si l’on considère que d’autres grands festivals tels que Sundance, Venise, Rotterdam etc. présentent régulièrement des films d’auteurs d’origine africaine en compétition. 

La télévision allemande,  partenaire important dans les années 90 des cinémas du continent africain notamment à travers ZDF, la deuxième chaîne publique qui a participé à plusieurs financements de productions d’auteurs allemands d’origine africaine, a changé depuis son fusil d’épaule.

La ZDF, de même que son aîné ARD, la prémière chaîne publique, produit assez régulièrement depuis quelques années ce qu’on appelle en Allemagne des “Afrikafilme“. Il s’agit de films romantiques qui se déroulent “en Afrique“ et dont les scénarios, comme a pu le constater l’hebdomadaire allemand “Der Spiegel“, sur un ton humoristique et simplifié, sont presque toujours identiques: “un homme blanc/une femme blanche décide après avoir subi un rude coup du destin de se rendre “en Afrique“ à la recherche d’un nouveau départ. Dans un hôpital de brousse, un hôtel ou une ferme éloigné (e) de la civilisation, l’amour (une personne blanche) sera à défendre face à un amant jaloux ou un parent lunatique resté en Allemagne“

C’est le succès populaire et commercial du film “Die Weisse Massai“ (La Masai blanche) qui a dû mettre la puce à l’oreille des responsables de ces chaînes, financées grâce à l’argent du contribuable allemand. Encouragés par ce succès, ils produisent depuis lors et à longueur d’années ce genre de films d’aventure dans lesquels le continent africain est présenté comme un grand ensemble géographiquement et culturellement homogène. Ici la végétation, tout comme la population locale presque toujours aphone ne sert que de décor  au  scénario d’un film réalisé pour faire rêver le spectateur européen. Que par ricochet, les stéréotypes et clichés sur un continent à la végétation paradisiaque mais “arriéré“ soient renforcés par ces navets ne semble aucunement gêner les producteurs.

Même si des efforts de prise de conscience continuent d’être faits, les chaînes de télévision allemandes tout comme leurs consoeurs européennes,  n’ont pas pour autant encore cessé de montrer  quasi exclusivement un continent africain souffrant de famines, guerres, coup d’états, et autres catastrophes naturelles ou non. Bref L’Afrique reste le “cœur des ténèbres“ dans beaucoup d’ esprits, un grand village à la traîne dans tous les domaines.

Le long parcours de l’histoire des cinémas d’Afrique tracé par les maîtres précurseurs de renommée internationale tels que Sembène Ousmane, Youssef Chahine, Med Hondo, Dibril Diop Mambéty,. continue pourtant d’être parcouru par d’autres générations de metteurs en scène originaires du continent africain.Ces nouvelles graines tentent de présenter à la face du monde, les réalités actuelles et multiples d’une Afrique en perpétuel mouvement.

Ils s’efforcent de ne pas laisser aux seules industries cinématographiques étasunienne (Hollywood) et européenne le traitement de sujets liés à l’Afrique contemporaine. Plusieurs films du cycle Re/Visions, perspectives africaines d’art contemporain s’ouvrent à cette histoire africaine contemporaine sous forme de fiction ou de documentaire. Mais leurs efforts peuvent paraître vains si leur travail n’est pas suffisamment montré au public européen habitué à n’obtenir par médias interposés, que la seule version européenne des histoires sur l’Afrique en général. Arriver à une comparaison sans complexes de supériorité ou d’infériorité des perspectives sur les sujets traitant de l’Afrique en général, est une ambition légitime formulée par de nombreux auteurs du continent africain.  

2.

Le Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision  de Ouagadougou (FESPACO) qui célébrait en mars 2009, sa 21e édition a servi de tremplin pour choisir les films projetés lors du cycle Re/Visions, perspectives africaines d’art contemporain. Cela assurait leur caractère inédit pour le public allemand.  Quarante ans après sa création en 1969, l’édition 2009 de ce forum par excellence des cinémas d’Afrique a encore pleinement joué son rôle, celui de rassembler la crème de la crème du cinéma du continent et surtout de rester l’endroit où l’industrie et l’art cinématographique africains tablent sur leur état et se projettent dans l’avenir.

Le Festival Panafricain de Cinéma et de Télévision de Ouagadougou (FESPACO) qui s’appelait jusqu’à sa troisième édition en 1972, “La Semaine du Cinéma Africain“ s’est tenu pour la première fois en février 1969  à l’initiative de nombreux metteurs en scène ouest africains de la première heure tels que Sembène Ousmane  (Sénégal), Moustapha Alassane, Ouamarou Ganda (Niger), etc. C’est aussi en 1972 que ce festival deviendra compétitif avec l’institution de l’“Etalon du Yennenga“ pour récompenser la meilleure oeuvre montrée. Le Wazzou polygame (1971) du Nigérien Oumarou Ganda sera le premier film primé. L’idée des pionniers de ce festival qui n’est devenu biennal- en alternance avec les JCC (Journée Cinématographiques de Carthage- que de depuis le milieu des années 1970, était clairement d’offrir une visibilité à l’échelle continentale à un cinéma qui était encore à ses balbutiements mais aspirait à atteindre son public. La création d’un tel évènement régulier pour les réalisateurs africains de cette génération, déjà habitués à fréquenter des festivals en dehors du continent, était d’une grande urgence et participait d’un acte d’autodétermination politique et culturel.

Le FESPACO, malgré ses problèmes récurrents d’organisation, a fait son chemin et est devenu au fil des ans, une institution indispensable du 7ème art en Afrique. Des deux salles de projection, une trentaine de films et quelques dix mille spectateurs lors sa création en 1969, les organisateurs du festival doivent désormais gérer une dizaine de salles de projections et 362 films (en 2009) dans une ville de Ouagadougou sérieusement engorgée et qui a visiblement du mal à accueillir tous les cinéastes, journalistes, et de centaines de milliers de spectateurs. Plus de la moitié du public vient des autres pays d’Afrique et du reste du monde pour assister au plus grand évènement culturel du continent africain.
   
La 21e édition (du 28 février au 08 mars 2009) du FESPACO n’a cependant pas pu remédier de façon convaincante aux conséquences de l’intérêt et la curiosité sans cesse croissants suscités autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du continent africain. Le changement à la tête de l’équipe du festival, survenu une année avant le début du festival 2009 n’a pas non plus contribué à consolider les acquis des années précédentes. Fierté de l’État burkinabé qui continue de fournir l’essentiel de son budget de fonctionnement, le reste du financement étant fourni par diverses institutions françaises, de la francophonie et de l’Union européenne, le FESPACO souffre pourtant encore, selon son actuel délégué général Michel Ouédraogo, surtout de son manque d’autonomie financière. Sans renier son caractère panafricain et continental originel, il partage la vision d’un FESPACO plus international, pour en faire dans un futur proche, “l’institution la plus importante du cinéma africain“.

Sur un total de 362 Films proposés au public, 129 films se partageaient les affiches dans diverses compétitions (Long métrage, Court métrage, Documentaire, Diaspora, TV Vidéo, Série/Sitcoms) et le reste ayant été classé hors compétitions dans d’autres catégories telles que le panorama des cinémas d’Afrique et les films du Monde.

Au vu des nationalités représentées, on peut dire que c’est le continent dans son ensemble et le monde qui s’étaient donné rendez-vous lors de l’édition 2009 du FESPACO à Ouagadougou. Comme à chaque fois, c’était aussi l’occasion d’une part de voir ce que deviennent certains metteurs en scène déjà confirmés et d’autre part, en catégorie court-métrages notamment, d’observer l’émergence d’une toute nouvelle génération de cinéastes. Le festival  a ainsi réaffirmé  son rôle à la fois de boussole et de thermomètre pour les cinémas d’Afrique.

3.

Huit films ont été montrés lors du mini-cycle Re/visions. Quatre long-métrages (un documentaire et trois fictions) et quatre courts-métrages. En s’attardant sur les cartes d’identités de leurs metteurs en scène, on ne peut constater que leur citoyenneté multiple. Aucun d’entre eux ne réside, en effet, à longueur d’année sur le continent africain. Si les thèmes abordés dans les films sélectionnés ne sont pas si nouveaux, leur traitement novateur permet au spectateur d’en saisir des angles insoupçonnés et/ou d’en agrandir les horizons. Ainsi en est-il par exemple du film documentaire Behind The Rainbow (Le pouvoir détruit-il le rêve?) de l’Égyptienne Jihan El Tahri qui a remporté le second prix dans sa catégorie lors du FESPACO 2009. Il est difficile de ne pas voir dans ce film une sorte de suite logique à son précédent travail, Cuba, une odyssée africaine consacré au rôle majeur jusque-là méconnu du pays de Fidel Castro dans la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud. Ce nouveau documentaire de Jihan El Tahri revient en effet, sur la période post Apartheid dans le pays arc-en-ciel  pour brosser un portrait sans concessions de l'African National Congress (ANC), le parti de l’ancien président Nelson Mandela et surtout décrit les combats d’hégémonie sur fond de corruption entre Thabo Mbeki et Jacob Zuma, ses successeurs désignés à la tête du parti et de l’État. Grâce à une enquête méticuleuse soudée par une parfaite maîtrise de son sujet, Jihan El Tahri parvient à raconter avec verve toute l'histoire de ce mouvement né en 1912 jusqu’à sa prise de pouvoir suites aux premières élections multiraciales du pays en 1994 ainsi que les années de présidence du charismatique Nelson Mandela, en passant par la fin de l’Apartheid en 1991. Elle fournit les clés pour comprendre comment le mouvement de libération a pu se transformer avec l'exercice du pouvoir. La mise en lumière de la rivalité entre les deux “frères ennemis“ jadis compagnons de lutte au sein de l’ANC clandestine, Thabo Mbeki et Jacob Zuma après la retraite politique de Nelson Mandela constitue la trame majeure du film. Jihan El Tahri réussit à nous édifier sur une histoire qui a vu son épilogue avec l’élection en mai 2009 de Jacob Zuma comme président de l’État sud-africain. La démarche courageuse de Jihan El Tahri qui témoigne d’un engagement politique évident est à saluer surtout si l’on considère qu’il s’agit là d’un sujet contemporain dont les acteurs principaux sont encore vivants et/ou aux affaires. Lors de la première du film à Ouagadougou, c’est un public exalté qui lui a réservé un accueil des plus chaleureux.

Même si le documentaire ne date pas d’hier au FESPACO, puisque lors de sa toute première édition en 1969, le fameux Borom Sarret (1963) de l’emblématique Sembène Ousmane faisait partie des films au programme, ce genre aujourd’hui bien accepté au FESPACO a pourtant eu bien du mal à y trouver sa place. Le réalisateur camerounais Jean Marie Teno,  régulier du FESPACO pour y avoir présenté presque tous ses films documentaires depuis la fin des années 80  témoigne: “ À côté du prix du court-métrage, le prix du documentaire était ridicule; c’est à peine s’il existait un jury spécifique pour regarder et récompenser un film documentaire (...) Certaines années, la ‘corvée‘ de regarder les films documentaires et de décerner un prix retombait sur le jury du court-métrage qui s’en acquittait tant bien que mal.“

En se réappropriant le thème du génocide rwandais sous un angle très original dans son court-métrage Waramutsého (qui signifie Bonjour en Kinyarwanda), le jeune réalisateur camerounais Bernard Kouemo a étonné bien de critiques. Le film raconte la relation de deux amis rwandais, tous deux étudiants et qui habitent le même appartement dans la paisible ville de Toulouse en France, sur fond de génocide de 1994 dans leur pays. Leur amitié va être mise à rude épreuve lorsqu’ils se rendront compte que leurs familles restées au pays sont devenues ennemies. Pour montrer la folie humaine dans toute sa monstruosité, l’auteur se sert dans le film, d’un reportage original réalisé par la télévision française  sur cette tragédie. Bien loin de l’Europe, ces images évoquent la réalité d’un certain journalisme propre au Nord, qui même s’il témoigne des évènements se déroulant au Sud font parfois penser en même temps à des charognards en quête de nouveaux charniers humains. , Si le film ne s’achève pas sur un happy end en France, il montre un signe d’espoir: les deux amis presque apaisés et calmes recommencent à communiquer sans témoins dans la même langue (le Kinyarwanda), conscients qu’ils n’ont pas d’autre choix que d’apprendre de nouveau à vivre ensemble, ici comme là-bas.

Avec L’absence, le réalisateur franco-guinéen Mama Keita réussit pour sa part, la prouesse de s’emparer de façon convaincante et originale d’un sujet maintes fois traité par d’autres auteurs d’origine africaine. Il aborde le grand thème de la migration et d’une de ses autres conséquences majeures, la fuite des cerveaux (brain drain), sous un fond de drame familial et social. Adama, le personnage principal,  qui vient de passer près de 17 ans en France retourne à Dakar pour rencontrer sa grand-mère et sa sœur, sourde et muette. Grâce à une bourse du gouvernement sénégalais, il avait pu effectuer de brillantes études qui lui ont permis de devenir  ingénieur en chef à l’Aérospace. Suite à une lettre alarmante qui lui annonce que sa grande mère est très souffrante, il se sent obligé de revenir dans sa ville d'enfance.  Mais Il ne compte rester que deux jours auprès de sa famille au Sénégal. Il n’en sera rien. Le télégramme provient en réalité de sa soeur Aicha, qu’Adama rejette. Il la tient responsable du décès de leur mère, morte en couches, apres lui avoir donné la vie. Mama Keita plante son film dans un Dakar très urbain, dominé la nuit par des gangs mafieux qui tiennent la ville et ses habitants et le jour par des voleurs à la tire et autres petits malfrats. Adama sera la victime des deux. Lui qui ne veut ou ne peut plus parler le Wolof, sa langue maternelle, n’a que quarante-huit heures pour essayer de comprendre un environnement qui a beacoup changé en son absence et surtout sauver sa sœur des mains d’un proxénète violent. C’est en fait le passé qui le rattrape, des fantômes qu’il n’a pas eu le courage d’affronter, pendant son exil volontaire en France. “Qu’as-tu fait pendant tout ce temps?“ lui reproche Djibril, son ami d’enfance. Mama Keita fait de nombreuses références au cinéma noir américain, notamment avec cette bande son aux couleurs soul lors des courses poursuite dans un Dakar nocturne ou encore cet hommage à Miles Davis rendu par le saxophoniste camerounais Ongolo.  Ainsi même si le thème se veut “africain“,   l’auteur se donne la liberté de le traiter en effectuant des ouvertures intertextuelles vers le cinéma du monde. Il se laisse plutôt entraîner par le scénario que par le lieu où ce dernier  se déroule. Dakar devient ainsi un espace urbain,comme ,Sao Paulo, New York ou Munich.

Anberber, le caractère principal dans Teza du réalisateur éthiopien Haile Gerima, auteur de chefs-d’œuvre comme Harvest, ou Sankofa, connaît aussi la froideur de la migration. Il revient chez lui  en Éthiopie au début des années 90, après la chute du régime de Mengistu Haile Mariam, surnommé le “Négus (empereur) rouge“ qui, à la tête d’une junte militairea dirigé le pays de mains de fer entre 1974 et 1991. C’est en fait son deuxième retour. Il était déjà revenu lors de la prise du pouvoir  du régime, nanti de son diplôme de médecin obtenu en Allemagne fédérale, dans l’espoir d’aider son peuple et son pays. Pour sauver sa peau face à un régime de plus en plus autoritaire et sanguinaire, il devra quitter le pays sans avoir revu sa mère qui vit dans son village natal Minzero. De retour dans une Allemagne en plein processus de réunification, Il sera victime d’actes de violence à caractère raciste dans la ville de Leipzig. À travers l’histoire d’Anberber, c’est bien le statut et le rôle de l’intellectuel africain dans l’évolution de leurs pays respectifs vers d’horizons meilleurs, comme dans l’Absence de Mama Keita, qui est fortement questionné. Haile Gerima aura mis presque 14 ans pour terminer ce film récompensé de deux Lions d’or au festival de Venise et d’un Tanit d’or aux JCC de Carthage puis de la plus grande distinction (l’Étalon d’or de Yennenga) à Ouagadougou. Les désillusions propre au jeune Anberber font face à celle  de la population meurtrie et appauvrie de son village. Cette dernière, après la dictature militaire ne voit pas encore le bout du tunnel. Les mères doivent maintenir leurs enfants cachés dans des grottes situées en montagne, de peur de les voir enrôlés de force dans les milices du nouveau pouvoir. C’est dans cet univers parfois étrange voire hostile pour lui qu’Anberber doit retrouver sa place et surtout sa mémoire qui ne lui revient que par intermittences. Les mouvements circulaires d’une caméra bien maîtrisée permettent au spectateur de suivre le regard interrogateur d’Anberber jette autour de lui. Ce n’est qu’à travers ce travail d’introspection et de réappropriation de soi qu’il  lui sera quelque peu possible d’être utile dans une société qui n’aspire qu’à un futur sans violences.

Mascarades, le premier long-métrage du comédien et réalisateur franco-algérien Lyes Salem, vainqueur de l’Étalon de bronze lors du 21e FESPACO était le seul film au ton purement humoristique proposé lors du cycle Re/Visions, perspectives africaines d’art contemporain.  La première séquence du film évoque un western, dans un paysage perdu et poussiéreux sans référence quelconque à un pays ou une région précis. Le spectateur met un certain temps à réaliser qu’il s’agit d’une comédie. Le film analyse le microcosme social d’un village maghrébin à travers l’histoire de Mounir (joué par Lyes Salem lui-même) qui, pour être enfin être admiré, hurle sur la place du village après une soirée bien arrosée que sa soeur Rym, narcoleptique, va épouser un homme riche. C’est ainsi qu’il va devenir l'objet de toutes les convoitises et se retrouver empêtré dans son mensonge. Une mascarade. À côté des femmes représentées comme indépendantes et intelligentes, les hommes semblent immatures, lâches et uniquement préoccupés par leur ascension sociale, synonyme de domination des autres. L’exception est ici représentée par Khliffa qui ne pense, lui qu’à ouvrir un vidéoclub et surtout épouser la Rym, la soeur de son ami Mounir, qu’il aime en cachette. Sans avoir voulu réaliser une chronique sociale, le film en se penchant sur les questions du sexe avant le mariage ou les relations entre hommes et femmes, a suscité moults débats sur le poids des traditions et leur pérennité dans la nouvelle société algérienne et maghrébine en général.

C’est aussi dans la société maghrébine que se déroulent les deux court-métrages du réalisateur marocain Mohammed Nadif. Les deux films font partie d’une trilogie consacrée essentiellement à la place de la femme dans une société marocaine en constante mutation. La jeune femme et l'instit relate l’histoire d’une rencontre insolite entre un instituteur, qui arrive dans un douar (un hameau) en cours d'année et une jeune femme ayant manifestement perdu la raison. L’instituteur va apprendre que son époux s'est noyé, lors d’une tentative de traversée clandestine de la mer Méditerranée pour atteindre l'Europe. L’enseignant qui essaie lui-même de surmonter le deuil de sa femme, va malgré une certaine hostilité de certains habitants du douar s’éprendre de la jeune femme et l’aider à se reprendre en charge.  Mohammed Nadif arrive de façon authentique, grâce à un récit à la fois chaleureux et mélancolique à traiter le sujet sérieux des chemins migratoires entre l’Afrique et l’Europe par la mer et des drames humains qui en résultent souvent. La jeune femme et l’école est d’un ton plus léger. Naima, aujourd’hui une jeune femme cadre dans une grande ville, est de retour dans son village natal située dans une magnifique région montagneuse marocaine, s'arrête devant son collège d'enfance. Grâce à un flash-back, le spectateur revit avec elle, ses premiers jours dans cet établissement. Agée de 12 ans à l'époque, elle était obligée de parcourir quotidiennement à pied en compagnie d'autres enfants, tous des garçons, plusieurs kilomètres pour y suivre les cours. Une exhortation à peine voilée á l’éducation des jeunes filles, souvent “sacrifiées“ au bénéfice des jeunes garçons à l’heure de la scolarisation.

C’est dimanche!, le court-métrage de l’autre comédien réalisateur franco-algérien Samir Guesmi se déroule à Paris. C’est l’histoire du jeune Ibrahim, treize ans, qui, renvoyé du collège, fait croire à son père qu'il a décroché son diplôme. Fier de ce prétendu succès, le père, parent seul, décide d’annoncer la bonne nouvelle à ses amis de son bistrot préféré en présence d’Ibrahim, joué  avec brio par Illiès Boukouirene. Ce petit joyau qui décrit une tranche de vie d’une famille atypique d’émigrants a connu un franc succès international et reçu de nombreux prix. Il traite avec minutie et beaucoup de sens du détail, de la problématique de l’illettrisme et de l’échec scolaire dans les familles issues de l’immigration en France. C’est surtout la description d’une relation dans une famille non conventionnelle entre un père et son fils, qui finalement transforme l’échec en amour, promesse d’un avenir plus serein.

Notes

  1. Quelques semaines auparavant, les JCC (Journées Cinématographiques de Carthage), l’autre festival majeur de films sur le continent africain réservé au cinéma d’auteurs africains et arabes, fêtait sa deuxième édition. En 1966, lors de sa première édition des JCC qui avaient dès le départ un caractère compétitif, c’est le film “La Noire de...“ de Sembène Ousmane qui obtiendra le premier prix (Tanit d’or).
  2. La 21e édition rendait aussi hommage à Sembène Ousmane, décédé en juin 2007. Une rétrospective consacrée à son oeuvre a notamment été organisée.
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